Page:Revue des Deux Mondes - 1836 - tome 5.djvu/756

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de vue pittoresque, que ces attitudes savantes et toujours un peu raides que lui impose la main du maître. Mais à Valence, du moins, l’uniformité du paysage est coupée par la variété des fabriques. Les villages se touchent et sont bien groupés ; les couvens et les villas s’élèvent côte à côte et jettent leurs masses blanches au sein de la verdure ; d’innombrables clochers, les uns taillés en aiguilles, les autres équarris à angles droits, percent les épais massifs de feuillage qui les environnent, comme des bois sacrés ; çà et là quelques palmiers s’épanouissent en éventail. La plaine est fermée, à l’orient, par la mer, et de tous les autres côtés, par une chaîne de collines vertes et gracieuses qui l’enlacent avec amour.

Ramené des champs à la ville, l’œil se perd dans un inextricable dédale de rues étroites, tortueuses, flanquées de maisons de toutes formes, de toutes dimensions, de toutes couleurs, jetées pêle-mêle les unes par-dessus les autres comme des rochers tombés d’une montagne écroulée. Ce que l’on peut compter de monastères et d’églises est incroyable ; tous les saints du calendrier ont leur temple, tous les ordres de la chrétienté leur palais. Il y en a d’humbles, il y en a d’immenses. Chacun est surmonté de son campanile ; chaque campanile a plus d’une cloche, et quand toutes ces voix d’airain sont lancées dans l’air, c’est une harmonie à mettre en fuite tous les dieux de l’Olympe espagnol. En cela du moins, l’Espagne n’est pas restée maure, et cet amour des fanfares semble bien plutôt une réaction contre le silence des minarets, contre la voix grave et mélancolique du rnouden qui appelle les fidèles à la prière. Mais alors les cloches se taisaient, et toutes les voix, tous les bruits de la ville, se confondaient pour moi dans un bourdonnement sourd et vague, pareil aux derniers murmures d’une mer irritée qui s’apaise.

A la vue de ces hommes que l’œil nu distinguait à peine, de ces places où le sang avait coulé et coulait encore, je me mis à récapituler les évènemens de cette longue semaine de tumulte et d’angoisses, et je fus pris d’une grande tristesse. Non, ce n’était pas là l’Espagne que j’avais rêvée, l’Espagne de Pélage et du Cid, l’Espagne du Romancero ; ce n’était pas davantage l’Espagne de Charles-Quint, ce n’est même plus celle de 1808. Et quant à l’avenir de ce pays déchiré, je venais de passer en revue tous les partis, de sonder tous les rangs ; nobles, bourgeois, peuple, j’avais