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et qu’on s’abuse en considérant la démocratie comme un obstacle radical à cette réforme. Une démocratie imparfaite peut bien, dans un lieu et dans des circonstances données, servir passagèrement d’appui à la servitude ; mais, quelque imparfaite qu’elle soit, elle recèle en son sein les germes d’un autre avenir et de la liberté générale.

Le concours de plusieurs causes morales et économiques est nécessaire à l’affranchissement des nègres américains, comme il l’a été à celui des serfs d’Europe. Les états du nord sont le foyer des causes morales qui n’ont cessé d’agir. Les états du sud éprouvent déjà l’effet des causes économiques dont nous avons indiqué la nature. Une des plus puissantes est la cherté du travail esclave, comparée à la valeur du travail libre ; mais un autre avantage résulte, pour la race noire, de sa multiplication plus rapide que celle de la race blanche. Les considérations d’éducation et de fortune, qui diminuent les naissances d’enfants blancs, n’ont aucune influence sur les accouplements noirs dont la fécondité est au contraire favorisée par l’intérêt des maîtres, surtout depuis que la cessation de la traite ne permet pas un autre moyen d’étendre et de perpétuer l’esclavage. Ainsi, lorsque l’entretien des esclaves sera devenu une spéculation onéreuse, en présence de l’industrie envahissante des ouvriers libres, lorsqu’une nation nègre couvrira de ses masses le sol qu’elle doit un jour librement exploiter, les planteurs eux-mêmes réclameront un changement dans la condition des opprimés, et obtiendront bien plus facilement l’assistance des états du nord pour arriver pacifiquement à cette fin, que pour défendre un système d’oppression et de révolte.

Telle est la ferme espérance de M. de Beaumont. Comme il ne croit pas qu’il soit possible de déterminer d’avance la manière dont s’opérera la complète émancipation des noirs, il se contente de signaler les causes nécessaires de cette réforme, sa marche progressive, en même temps que ses obstacles et l’inutilité de plusieurs projets imaginés pour hâter son accomplissement.

Après le remboursement complet de la dette fédérale, le gouvernement américain aurait pu employer au rachat des esclaves 85.000.000 fr., autrefois consacrés aux créanciers de l’Union. Cependant, même en supposant cette somme disponible, ce qui n’est pas exact, puisque l’impôt qui la procurait a été réduit en même temps que la dette s’est éteinte, M. de Beaumont estime que là-dessus il faudrait 47.000.000 fr., pour le seul rachat de 60.000 esclaves qui naissent annuellement en Amérique. Resteraient 58.000.000 fr. qui, ajoutés aux 47.000.000 fr. pendant 14 ans, suffiraient pour éteindre l’esclavage aux États-Unis, si les états du nord pouvaient accepter de tels impôts dans l’intérêt des états méridionaux, ou de la disparition d’un danger qui ne leur semble pas imminent, et si d’ailleurs les planteurs voulaient y consentir. La plus admirable