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IL NE FAUT JURER DE RIEN.


VALENTIN.

Quoi ? cette étoile à droite de cet arbre ?


CÉCILE.

Non, celle-là qui se montre à peine, et qui brille comme une larme.


VALENTIN.

Vous avez lu madame de Staël ?


CÉCILE.

Oui, et le mot de larme me plaît, je ne sais pourquoi, comme les étoiles. Un beau ciel pur me donne envie de pleurer.


VALENTIN.

Et à moi envie de t’aimer, de te le dire, et de vivre pour toi. Cécile, sais-tu à qui tu parles, et quel est l’homme qui ose t’embrasser ?


CÉCILE.

Dites-moi donc le nom de mon étoile. Vous n’en êtes pas quitte à si bon marché.


VALENTIN.

Eh bien ! c’est Vénus, l’astre de l’amour, la plus belle perle de l’Océan des nuits.


CÉCILE.

Non pas ; c’en est une plus chaste, et bien plus digne de respect ; vous apprendrez à l’aimer un jour, quand vous vivrez dans les métairies, et que vous aurez des pauvres à vous ; admirez-la, et gardez-vous de sourire ; c’est Cérès, déesse du pain.


VALENTIN.

Tendre enfant ! je devine ton cœur ; tu fais la charité, n’est-ce pas ?


CÉCILE.

C’est ma mère qui me l’a appris ; il n’y a pas de meilleure femme au monde.


VALENTIN.

Vraiment ? je ne l’aurais pas cru.


CÉCILE.

Ah ! mon ami, ni vous, ni bien d’autres, vous ne vous doutez de ce qu’elle vaut. Qui a vu ma mère un quart d’heure, croit la juger sur quelques mots au hasard. Elle passe le jour à jouer aux cartes, et le soir à faire du tapis ; elle ne quitterait pas son piquet pour un prince ; mais que Dupré vienne, et qu’il lui parle bas, vous la verrez se lever de table, si c’est un mendiant qui attend. Que de fois nous sommes allées ensemble, en robe de soie, comme je suis là, courir les sentiers de la vallée, portant la soupe et le bouilli, des souliers, du linge, à de pauvres gens ! Que de fois j’ai vu, à l’église, les yeux des malheureux s’humecter de pleurs lorsque ma mère les regardait ! Allez, elle a droit d’être fière, et je l’ai été d’elle quelquefois.