Page:Revue des Deux Mondes - 1836 - tome 8.djvu/577

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m’arrêtant pour regarder de temps en temps les cieux embrasés et m’étonner du peu d’instans qui s’étaient écoulés depuis que j’y avais vu régner l’humide pâleur de la lune.

Par quelle indescriptible succession de métamorphoses la transition s’était opérée ! Nulle langue humaine ne saurait raconter la magie de cette course où le temps entraîne l’univers. L’homme ne peut ni définir ni décrire le mouvement ; toutes les phases de ce mouvement qu’il appelle le temps portent le même nom dans ses idiomes, et chaque minute en demanderait un différent, puisque aucune n’est celle qui vient de s’écouler. Chacun des instans que nous essayons de marquer par les nombres transfigure la création et opère dans des mondes innombrables d’innombrables révolutions. De même qu’aucun jour ne ressemble à un autre jour, aucune nuit à une autre nuit, aucun moment du jour ou de la nuit ne ressemble à celui qui précède ni à celui qui suit. Les élémens du grand tout ont dans leur ensemble l’ordre et la règle pour invariables conditions d’existence, et en même temps une inépuisable variété, image d’un pouvoir infini et d’une activité infatigable, préside à tous les détails de la vie. Depuis la physionomie des constellations jusqu’à celle des traits humains, depuis les flots de la mer jusqu’aux brins d’herbe de la prairie, il n’y a pas de chose qui n’ait une existence propre à elle seule, et qui ne reçoive de chaque période de sa durée une modification perceptible ou imperceptible aux facultés humaines.

Qui donc a vu deux levers de soleil identiquement beaux ? L’homme, qui se préoccupe de tant d’évènemens misérables, et qui se récrée à tant de spectacles indignes de lui, ne devrait-il pas trouver ses vrais plaisirs dans la contemplation du grand et de l’impérissable ? Il n’en est pas un parmi nous qui n’ait gardé le souvenir bien marqué de quelque fait puéril ; et nul ne compte parmi ses joies un instant où la nature s’est fait aimer de lui pour elle-même, où le soleil l’a trouvé transporté hors du cercle de sa misérable individualité, et perdu dans ce fluide d’amour et de bonheur qui enivre tous les êtres au retour de la lumière. Nous goûtons comme malgré nous ces ineffables biens que Dieu nous prodigue ; nous les voyons passer sans les accueillir autrement que par des paroles banales. Nous n’en étudions pas le caractère ; nous confondons dans une même appréciation, froide et confuse,