Page:Revue des Deux Mondes - 1838 - tome 13.djvu/104

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Cette œuvre fut la dernière de M. Rœderer. Bien qu’il fût parvenu à un âge très avancé, il ne paraissait pas être encore au terme de sa carrière. Il conservait toutes ses forces, et il était loin de croire sa fin prochaine. Il disait en plaisantant qu’il n’était pas très sûr qu’on dût mourir, quoiqu’il y eût beaucoup d’exemples contraires à ce doute, mais donnés par des gens qui n’avaient pas su vivre Il se piquait de le savoir, c’est-à-dire d’être sobre et animé, d’entretenir, en l’exerçant sans le forcer, ce principe intérieur de vie qui fait durer le corps sous l’habile direction de l’ame. Toujours de l’action, jamais de l’excès : tel fut le régime au moyen duquel il vécut long-temps et beaucoup. Aussi passa-t-il de cette existence active et régulière au repos éternel tout d’un coup, sans voir ses facultés diminuées, sa volonté affaiblie, son existence décolorée. II eut jusqu’au bout une vieillesse saine, vigoureuse, riante. La mort, qui l’atteignit tard et en entier, lui épargna, non-seulement ses approches, mais ses douleurs. Le 17 décembre 1835, il se coucha en pleine santé, et dans la nuit il expira sans s’y attendre et presque sans le sentir. M. Rœderer avait quatre-vingt-un ans lorsqu’il fut si subitement enlevé à l’affection de sa famille, au commerce de ses amis et à la culture de la science.

Ainsi s’éteignit cette vie qui s’était mêlée, pendant soixante années, aux grandeurs et vicissitudes de son temps et qui en avait remplie. M. Rœderer a été remarquable par l’extrême diversité de ses aptitudes, le nombre, la distinction et quelquefois la supériorité de ses œuvres. S’il n’a pas eu le génie qui découvre, il a eu, au plus haut degré, celui qui applique. Economiste plus vigoureux qu’original, historien plus orignal que sûr, il a été un organisateur du premier ordre, comme l’atteste la part qu’il a prise au système de contributions sous la constituante, à l’établissement administratif sous le consulat, à la régénération financière du royaume de Naples et à l’acte constitutif de la Suisse. Dans les temps de violence, humain ; dans le maniement des deniers publics, honnête ; dans l’action, inventif ; dans la retraite, digne ; dans le commerce de la vie, aimable ; il a de plus uni le mérite des idées à la célébrité des actes. A cinquante ans de distance, il a publié le savant ouvrage sur le reculement des barrières, et le livre ingénieux sur la société polie. Il a été l’un des écrivains spirituels de notre temps, et l’un des pères de notre ordre social. A tous ces titres, M. Rœderer a mérité le souvenir reconnaissant de ses contemporains et l’estime de la postérité.


MIGNET.