Page:Revue des Deux Mondes - 1838 - tome 13.djvu/69

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s’est applaudi et félicité. Mais j’ai peine à comprendre qu’un savant du premier ordre, lorsqu’il se mêle de conspirer ou du moins d’intervenir comme agent dans une conspiration, ne se croie pas obligé d’étudier le peuple et le pays qu’il veut, qu’il espère régénérer par une révolution. C’est là, si je ne m’abuse une étrange invraisemblance. Bien que Van den Enden s’occupe à la fois de mathématiques, de philosophie, de jurisprudence et de chimie, il est impossible qu’il n’éprouve pas le besoin de s’éclairer avant de s’engager dans un complot où il risque sa tête Ses études, si ardentes et si multiples quelles soient, ne justifient pas son imprévoyance.

Je ne dis rien du personnage d’Auguste Des Préaux qui soupire tendrement pour une femme digne de son amour, et qui joue sa tête avec une inconcevable étourderie

La marquise de Vilars, dont la vertueuse résistance jette Auguste des Préaux dans la folle entreprise de Latréaumont, est à mon avis la meilleure figure du livre. Elle aime bien, et sait se faire bien aimer. Lorsqu’elle se résout à partager le sort de son amant, sa conduite paraît toute naturelle. Elle s’élève jusqu’à l’héroïsme sans renoncer à sa première simplicité.

Quant à Maurice d’O, fille d’honneur de la reine, qui se dévoue à la fortune de Louis de Rohan, je ne saurais ni l’aimer, ni l’approuver ; car une femme ne peut aimer long-temps, sans s’avilir, un homme qu’elle méprise.

Quels que soient les défauts, les lacunes et les contradictions que présentent les personnages choisis ou créés par M. Sue, assurément. il n’était pas impossible de construire, avec ces données imparfaites, une fable intéressante, animée, pareille, en un mot, aux précédens ouvrages de l’auteur ; car, malgré notre prédilection bien légitime pour les ouvrages d’un mérite vraiment littéraire, nous serions injuste si nous méconnaissions l’intérêt qui anime la Salamandre et la Vigie de Koatven. Mais en écrivant Latréaumont, M. Sue a rompu brusquement ses habitudes. Au lieu d’entrer de plain pied dans l’action qu’il veut raconter, il a cru devoir se condamner à une longue exposition. Préoccupé de sa tache d’historien, il a presque oublié sa tache de romancier. L’exposition de Lareéaumont remplit tout le premier volume, et quoique chacun des renseignemens contenus dans cette première moitié du livre ait, par lui-même une véritable importance, cependant il est impossible de ne pas reconnaître que cette exposition n’est pas en proportion avec le drame proprement dit. Je dois ajouter que la lenteur et le nombre des moyens à l’aide desquels l’auteur prépare son récit ne