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étaient de larges voies ouvertes pour conduire à une révolution.

Élève de Quesnay, ami de Gournay, Turgot avait ajouté, en 1766, à la doctrine de l’un sur la richesse territoriale, et à celle de l’autre sur la richesse manufacturière, la théorie fondamentale des capitaux. Les capitaux, ces grands instrumens du travail, qui sont à la génération de la richesse ce que la vapeur est à la production du mouvement, Turgot en saisit le mécanisme a peu près vers le même temps où le marquis Verry le découvrait à Milan, et Adam Smith l’expliquait à Glasgow. Mais il fut le premier à l’exposer par écrit, et il est le fondateur réel de cette partie de la science en vertu de la maxime que la propriété d’une grande idée appartient à celui qui l’a d’abord démontrée. Turgot fut plus qu’un penseur profond ; il devint un hardi réformateur. Il essaya de réaliser ses doctrines économiques et ses vues sociales dans la généralité de Limoges comme intendant, et plus tard dans tout le royaume comme ministre. Il parvint à supprimer les corvées, mais en voulant détruire toutes les autres entraves intérieures, il rencontra les invincibles obstacles de la routine et de l’intérêt, qui ne cèdent jamais qu’au temps, et qui, cette fois, ne devaient se rendre qu’à la force. L’année même où Turgot quitta le ministère pour rentrer dans la retraite, après avoir échoué dans le grand dessein de prévenir une révolution par une réforme, Adam Smith publiait ses immortelles Recherches sur la nature et les causes des richesses des nations. Il créait la véritable économie politique. Il donnait pour fondement à la richesse le travail de l’homme ; il lui assignait pour instrumens la terre, les capitaux, les machines, l’intelligence ; et, la suivant dans toutes ses transformations, il en présentait la théorie la plus complète d’après l’observation la plus exacte.

M. Rœderer avait approfondi ces diverses doctrines, et avait adopté la meilleure. Ami de M. Dupont.de Nemours, qui avait rédigé le système de Quesnay, admirateur de Turgot, il se fit le disciple français de Smith, et fut l’un des premiers propagateurs de ses idées. L’occasion de rendre ses connaissances utiles à son pays ne tarda point à se présenter. La question du maintien ou de l’abandon des douanes intérieures fut soulevée par la première assemblée des notables. M ; Rœderer se prononça hardiment pour leur abolition, que Colbert avait désirée sans oser l’entreprendre, et que Turgot avait entreprise sans pouvoir la réaliser Dans un ouvrage qu’il publia en 1787 sur cette matière, en réponse aux objections faites par l’assemble provinciale de Lorraine, M. Rœderer ne conseilla pas seulement de reculer les