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et bien cerné comme cela, que guerre et conquêtes, ou du moins que défis belliqueux à tous ses voisins !

M. Thiers, il faut le dire, avait donné lieu le premier à la propagation de cette pensée, en s’écriant que la France est désormais du centre gauche. Peut-être M. Thiers avait-il alors raison, car la France semblait goûter assez la politique dite de centre gauche que lui offrait M. Thiers, moins toutefois l’intervention en Espagne. Mais si M. Thiers, homme modéré, et qui a donné des preuves irrécusables de ses opinions monarchiques ; si M. Thiers, l’un des promoteurs des lois de septembre et de toute la législation répressive du 11 octobre, était regardé comme l’expression la plus avancée de l’opinion publique, qui n’allait même pas tout-à-fait jusqu’à lui, puisqu’à deux reprises, et tout récemment encore, il a été arrêté sur la route du pouvoir par la question d’Espagne, comment se ferait-il aujourd’hui que M. Thiers ne soit plus que le représentant incomplet de l’opinion publique qui se trouverait fidèlement représentée par l’opinion plus avancée de M. Barrot ? Il est évident qu’on nous abuse, et qu’une illusion aussi dangereuse qu’habilement préparée cause tous les embarras et toutes les misères que la France éprouve en ce moment.

A nos yeux, et nous faisons des vœux pour que cette vérité se manifeste promptement, il est faux que la France, que la chambre, partagent les opinions de la gauche, telles que les entendent les journaux qui se disent les soutiens de M. Thiers, et qui ne sont en effet que ceux de M. Odilon Barrot. Voyez ce qui s’est passé dans la lutte qui a eu lieu contre le dernier ministère ; examinez les principes au nom desquels on l’a combattu, et vous verrez qu’on s’est hâté d’ensevelir ces principes dès qu’il s’est présenté quelque chance de s’emparer du gouvernement. Tant que le ministère du 15 avril a été soutenu par la majorité de la chambre, le centre gauche opposant ne parlait que de faire la guerre à l’Europe, car c’était, en réalité, demander la guerre, que de s’opposer à la convention d’Ancône et au traité des 24 articles. Pour les questions intérieures, elles consistaient dans une prompte et immédiate réforme électorale, dans la suppression des lois de septembre, ou du moins dans l’oubli de ces lois. En un mot, l’avènement du centre gauche opposant semblait ne pouvoir se faire que par une révolution générale, et presque par un changement de constitution. D’où vient donc le changement qui s’est fait tout à coup dans ce parti, si ce n’est de la crainte de ne pas se trouver en harmonie avec les opinions véritables de la France ? Nous avons vu M. Thiers lui-même modifier son opinion sur l’Espagne, et se réduire à la demande d’une opération presque sans but ; et pour M. Odilon Barrot, il s’est empressé de rassurer, par les protestations les plus nettes, ceux qui voyaient en lui le destructeur futur des lois de septembre, le partisan de la politique de guerre, et le promoteur de la réforme électorale. Si la France, si la chambre étaient de la gauche, comme le disent chaque jour quelques journaux, M. Odilon Barrot et ses amis, auraient-ils besoin de se modifier et de se modérer, et viendraient-ils complaisamment, comme Mahomet, à la montagne, après avoir hautement déclaré que la