Page:Revue des Deux Mondes - 1839 - tome 20.djvu/68

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une telle disposition de l’esprit public serait considérée comme un retour à l’état normal ; en France, elle inquiète comme une nouveauté presque sans exemple, elle humilie comme une abdication de notre mission naturelle.

Permettez-moi d’ajouter que les étrangers ne contribuent pas peu, quoique sans le vouloir assurément, à exagérer parmi nous ce besoin inépuisable d’activité par la manière peu indulgente avec laquelle ils nous jugent, lorsqu’il nous arrive de laisser reposer l’Europe et nous-mêmes. Ils se sont tellement accoutumés à considérer la France comme une officine d’idées, soit qu’elles se développent pacifiquement dans les livres, ou qu’on les lance sur le monde à coups de canon, qu’ils sont tentés d’attribuer notre repos à notre impuissance, exploitant quelquefois contre notre amour-propre national des faiblesses dont il serait plus sage de profiter en silence. Il en est un peu, et cette comparaison n’aura, je pense, rien d’offensant pour un touriste, il en est un peu des étrangers qui jugent la France comme des voyageurs qui visitent Naples. A ceux-ci il faut à tout prix une éruption du Vésuve. Vainement leur est-il donné de contempler avec sécurité les splendeurs du ciel et celles de la montagne ; en vain peuvent-ils plonger jusqu’au fond du cratère assoupi, ou admirer sur ces laves éteintes l’éclat d’une verdure émaillée de fleurs. Si ce brillant sommet ne se couronne d’un diadème de feu, si une pluie ardente n’illumine l’horizon et ne dévore la campagne, ils se tiennent pour trompés dans leurs espérances, et ne trouvent pas que le Vésuve ait tenu ce qu’on avait droit d’en attendre.

Non, monsieur, la France ne s’est point arrêtée avant d’avoir atteint son but, et si elle repose en ce moment dans un état mi-parti de confusion et d’insouciance, c’est comme le soldat qui rompt les rangs et sommeille après la bataille.

La pensée dont elle poursuit la réalisation depuis un demi-siècle n’a peut-être pas trouvé sa forme définitive et permanente, elle ne s’est pas entourée du cortége complet d’institutions accessoires qui lui seraient propres ; trop de tâtonnemens et de difficultés le constatent : mais cette fondamentale pensée ne rencontre déjà plus de résistance, dans les esprits, et en rencontre moins encore dans les choses. Le droit de participer au gouvernement, devenu l’apanage de la capacité légalement constatée, la hiérarchie intellectuelle substituée à la hiérarchie héréditaire, l’esprit d’individualité remplaçant l’esprit de caste, ce sont là des bases désormais irrévocablement assises pour la société française.