Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 21.djvu/21

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pour sa liberté avant de l’avoir conquise, et le gouvernement central craignait d’être usurpateur. Comme toute assemblée, il avait ses factions intérieures ; divisé et timide, il fut long-temps au-dessous du rôle auquel les circonstances l’appelaient. Il ne manquait point de patriotisme, mais de volonté. Malgré de sourdes inimitiés, le général en chef y trouva toujours une confiance personnelle, rarement une coopération énergique. Soumis avec un religieux respect à l’autorité civile, il ne lui contestait aucun droit et ne lui cachait aucune vérité. Sa correspondance est une perpétuelle remontrance : soit qu’il s’adresse à l’assemblée, à ses comités, à ses principaux membres, soit qu’il écrive aux chambres ou aux gouverneurs des divers états, il ne se lasse pas de leur représenter avec force les besoins de l’armée, les vices des règlemens, les nécessités de la guerre, les devoirs d’un gouvernement. Quand il leur parle, il n’a garde de diminuer leur responsabilité ; quand il agit, il accepte toute la sienne et même un peu de la leur, sans ménager jamais sa réputation aux dépens de son pays, en laissant percer le secret des fautes qu’il n’aurait pas faites. Il consent à être blâmé sans répondre, quand son inaction ne vient que de l’insuffisance des moyens qu’on lui donne, quand ses revers ont pour cause l’exécution d’un ordre qu’il n’approuvait pas. Tous les sentimens personnels semblent s’être anéantis dans son ame pour y laisser dominer le seul dévouement au devoir. Cet homme, dont le caractère était impérieux, et qui prêtait à son jugement une confiance assez hautaine, sait tout souffrir et tout dévorer, se sacrifie sans se plaindre, et immole à sa cause jusqu’à sa renommée ; ou plutôt, en pénétrant plus avant, on découvre en lui une pensée secrète qui le soutient et le console au milieu de ses plus sombres ennuis, on voit au fond de son ame luire, comme le rayon d’un jour serein, quelque chose de pur et d’inaltérable, l’espérance ; cette noble, cette sublime espérance qui ne peut naître que dans une ame fièrement assurée de sa force et de sa grandeur, pieusement convaincue d’une alliance infaillible entre la justice de sa cause et la justice de Dieu.

On se trompe sur Washington : sa contenance est calme, son jugement sévère ; il a la passion de l’ordre, l’amour du vrai, le sentiment du possible, nulle illusion ; rien qui annonce l’entraînement. On en conclut la froideur de son ame, et l’on exalte sa force morale. Mais la force morale donne le stoïcisme et non cette ardeur confiante qu’il conservait en dépit du sort. Lisez sa correspondance, si franche, si ingénue, si sensée ; vous le verrez malheureux, mais point abattu. Jamais il ne se flatte, il ne désespère jamais. Il est capable de s’emporter