Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 21.djvu/29

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


semble en déclin, alarmez-vous pour elle, vous en avez le droit ; mais ne la condamnez pas sans retour, et tenez compte de tant de circonstances accidentelles. Quand la leçon des évènemens n’est pas vive et forte, il faut du temps pour que la sagesse reprenne le dessus. Il faut que le mal en s’aggravant, la souffrance en se prolongeant, dénoncent à tous la nécessité du remède. Nous ignorons si l’Amérique souffre autant qu’on le dit ; quoi qu’il en soit, le remède existe pour elle, non pas infaillible, non pas prochain peut-être, mais il est dans le bon sens de la nation. Les constitutions reposent sur l’idée que Dieu a donnée pour correctif à la liberté de l’homme, la raison ; à la liberté nationale, l’expérience. Or, pour l’expérience et la raison, le temps est nécessaire. « Il est à regretter, je l’avoue, disait Washington, qu’il soit toujours nécessaire aux états démocratiques de sentir avant de pouvoir juger. C’est ce qui fait que ces gouvernemens sont lents. Mais à la fin le peuple revient au vrai [1]

Quelle que soit la différence des institutions, la société française n’est pas sans rapports avec la société américaine. Toutes deux sont des sociétés démocratiques, les seules qui occupent un grand pays, qui soient des puissances de premier ordre, et qui soient en même temps soumises à la règle de l’égalité. Seulement, en France, la démocratie n’est pas la forme de l’ordre politique au même degré que de l’ordre social. C’est en ce sens qu’a été dite cette parole fameuse : La démocratie coule à pleins bords, et en la répétant, je rends grace à la Providence, comme celui qui la prononçait il y a vingt ans. Ce fait éminent de l’égalité civile suffit pour donner à notre nation, malgré ses antécédens historiques et ses souvenirs, malgré sa centralisation et son unité monarchique, plusieurs points de ressemblance avec la république fédérative des États-Unis.

Le temps nous presse, et ce n’est pas le lieu d’instruire le procès, de la démocratie française. Assez d’autres se chargent de la tâche inutile de déplorer l’ouvrage des siècles, et de censurer ce que rien ne peut changer, l’état de la société. Assez d’autres croient signaler leur prévoyance en prenant un ton soucieux dès qu’on parle de l’avenir national. Quant à nous, il nous suffira de tirer une courte leçon de l’exemple de l’Amérique.

Il y a dans toute société deux mouvemens qui paraissent se combattre. L’un est dans le sens de l’égalité ; il tend à l’abolition des distinctions factices entre les citoyens, à l’amélioration de la condition

  1. Lettre au général Lafayette, 1785.