Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 21.djvu/375

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du conquérant, lorsque son système serait fortement assis en Europe, au plus tard à son successeur. Napoléon est si habile et si grand, et la France lui doit tant de gloire et de puissance, qu’elle doit se résigner à son empire. La politique et la reconnaissance le lui commandent. Les règles communes ne sont pas faites pour les génies extraordinaires. C’est ainsi qu’on parlait. Et cette pensée non satisfaite, ce droit blessé, ce devoir non accompli, c’était la liberté politique, la libre participation du pays au gouvernement du pays, la monarchie représentative, ce que la France voulait en 1789 et qu’elle n’a jamais oublié. Manet alta mente repostum, cela est vrai des pensées nationales plus encore que des pensées individuelles. L’individu est mobile, faible, mortel ; il manque souvent de foi dans lui-même et n’accomplit pas sa propre destinée par défaut de persévérance et de courage. Il est si facile de tomber dans le découragement et de s’arrêter lorsqu’on sait que la mort n’est jamais qu’à quelques pas de distance ! Il est si peu d’hommes qui comprennent nettement que la mort elle-même n’est qu’une phase de la vie ! Mais les nations ne connaissent guère ces faiblesses de l’individu ; elles ne meurent pas, elles ne vieillissent pas ; le dire, c’est abuser de la métaphore. Sans doute, composées d’êtres libres et responsables, les nations aussi s’égarent, se corrompent et s’affaissent, comme elles peuvent s’éclairer, grandir, s’épurer. Mais tant qu’un principe nouveau, pénétrant jusqu’aux entrailles du corps social, n’en a pas profondément modifié la substance et fait du pays autre chose que ce qu’il était auparavant, ses tendances restent les mêmes ; la nation a son idée fixe comme un individu, mais elle a de plus une ferme espérance et une perpétuelle jeunesse.

C’était le cas de la France sous le consulat et sous l’empire. Par des raisons qu’on a dites mille fois, il prit fantaisie à la France d’aller dans tous les champs clos de l’Europe gagner des couronnes pour la famille de Bonaparte. Mais quoi qu’on pense de ces guerres de géans, ce grand poème écrit à la pointe de l’épée n’était cependant qu’un long épisode du grand poème de la révolution. La grande armée, la nouvelle noblesse, les majorats, les décorations, tout l’attirail impérial, ne touchaient pas au fond des choses. C’était une couche superposée, et nullement une modification de la France. La France voulait toujours ce qu’elle avait voulu en 1789. Napoléon ne l’ignorait pas, et, comme il ne croyait point à la force d’un peuple libre, il s’écriait avec douleur : « Après moi les Cosaques ! » La France,