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de chacun, se trouva enfin près de l’auteur de Plaute ; d’un ton bref, et croyant l’embarrasser, il lui dit : « Et vous, Lemercier, quand nous donnerez-vous quelque chose ? — Sire, j’attends. » Réplique presque tragique (c’était en 1812) ; mot trop vrai, car le rôle littéraire de M. Lemercier, dès l’empire, semble une longue attente, et, quand le moment vint, il était déjà bien tard. Piqué de la réponse, l’empereur n’eut pas le bon esprit de se montrer généreux : il arrêta Camille et fit formellement défendre la reprise de Pinto.

Des amitiés précieuses consolaient M. Lemercier. Sans l’amour-propre qui s’en mêlait, on serait volontiers intervenu pour détourner la colère impériale. Cambacérès surtout se plaisait au rôle de conciliateur. Les amis nombreux que le poète avait dans l’armée, Junot, Duroc, Marmont, Lannes, s’efforçaient aussi de calmer ces persistantes animosités que d’autres liaisons ne faisaient qu’aigrir. M. de Talleyrand n’avait plus vu que de loin en loin M. Lemercier dans les premières années de l’empire ; lors de la guerre d’Espagne, s’étant à peu près séparé de Napoléon, il fit cause commune avec l’auteur de Pinto, et les épigrammes s’entrecroisèrent dans la conversation des deux amis. La fréquentation assidue de Ducis, fort en garde aussi contre les séductions du nouveau pouvoir, n’était pas de nature à apaiser cette haine croissante. Ils se voyaient très souvent. Dès 1804, Ducis lui écrivait de Versailles : « Venez prendre votre cellule dans ma Thébaïde ; vous n’y serez plus Lemercier, vous y serez frère Louis. » Là ils causaient de théâtre, de ces palmes qu’il leur fallait moins cueillir qu’arracher ; ils causaient de peinture avec Gérard, leur Corrége, comme ils l’appelaient ; Ducis, dans une belle épître, engageait son ami à revenir souvent dans sa solitude :

Rien n’y trouble nos goûts, notre entretien des Muses ;
Du terrible et des riens comme moi tu t’amuses.

Dans le monde, ce caractère et un peu ce rôle de poète persécuté redoublaient la curiosité et les prévenances autour de M. Lemercier. Les salons se le disputaient, et charmée de cette opposition, la belle princesse d’Olgorowski, ambassadrice de Russie, voulait l’emmener à Pétersbourg ; mais c’eût été émigrer, il eût fallu quitter Paris, où de nouveaux liens l’attachaient. M. Lemercier ne tarda pas à trouver le bonheur dans le mariage, et une plus sûre affection le consola des mécomptes littéraires.

A part Homère, je n’ai encore rien dit des poèmes de l’auteur d’Agamemnon. C’est tout un monde, en effet, où l’on n’ose pas plus