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de nous ramener à la constitution de 1791. Cela se dit, cela se répète, c’est là l’expression obligée de la colère des partis ; mais au fond nul ne le pense c’est un langage de convention pour dire qu’on regrette le ministère qu’on n’a pas, et qu’on déteste celui qui existe.

M. Thiers nous ramener à 1791 ! Il a donc oublié tous ses antécédens, le ministère du 11 octobre, et même celui du 22 février ; il a donc perdu son esprit positif, son admirable bon sens, son génie gouvernemental, qui, certes, pourrait plutôt donner quelque inquiétude à la liberté que la moindre espérance à la licence ! Il acceptait hier la présidence de M. de Broglie au conseil, et voudrait aujourd’hui inféoder la France aux hommes de la gauche ; se faire, lui M. Thiers, l’instrument de leurs utopies, pour être bientôt après la victime de leurs exagérations ! Et c’est dans ces vues qu’il a accepté pour collègues des hommes modérés, prudens, timides même, et des hommes hautement connus comme des hommes de la résistance ? C’est pour évoquer de son antre le génie des révolutions, qu’il s’est associé MM. de Rémusat, Cubières, Cousin, Jaubert ?

Nous ne voulons nous porter garans pour personne, dans ce temps-ci moins que jamais. La maladie du temps nous gagne aussi. Notre foi est ébranlée ; nous croyons toujours à nos principes, nous croyons fort peu aux hommes, à leur sincérité, à leur désintéressement, à leur prudence. Mais dans notre réserve, nous conservons cependant assez d’impartialité, assez d’équité, pour ne pas condamner sans preuves ; et avant de rejeter du giron du pouvoir un homme éminent qui a rendu de grands services au pays, qui peut en rendre encore, nous croyons qu’il faut attendre ses actes, ses déclarations officielles, et ne pas se hâter de le juger sur des propos colportés, commentés, et qui, très probablement, se dénaturent et s’enveniment en passant de bouche en bouche.

Au surplus, nous éprouvons ici le besoin d’expliquer notre pensée tout entière, et de dire comment nous concevons, dans l’intérêt du pays et de la royauté, le grand drame qui va se jouer à la chambre des députés.

C’est un fait irrécusable que, depuis le 6 septembre, M. Thiers, exclu du pouvoir, s’est trouvé tout naturellement placé plus à gauche qu’il ne l’était auparavant. Les hommes du centre gauche et de la gauche, leurs amis, leurs journaux, ont adopté avec empressement M. Thiers, bien heureux qu’ils étaient de pouvoir dire d’un aussi beau talent : Il est des nôtres ! M. Thiers, qui, en homme politique, voulait, avant tout, ne pas se trouver isolé, les a laissés dire. Mais qu’a-t-il fait, qu’a-t-il dit lui-même pour qu’on puisse aujourd’hui affirmer que M. Thiers est tout juste l’opposé d’un conservateur ? Il a gardé le silence, il a été aux eaux des Pyrénées, il a visité l’Italie, et commencé deux livres d’histoire. A-t-il pour cela trompé la gauche ? Non, pas plus que M. Barrot n’a trompé les doctrinaires lors de la coalition. Sans être de la gauche, M. Duvergier de Hauranne était moins éloigné de M. Barrot que M. Jacques Lefèvre ; sans être de la gauche, M. Thiers en est moins éloigné