Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 22.djvu/19

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expliquât toutes ses souffrances. Quand les soldats de Cromwell dépouillaient les catholiques de leurs propriétés et les refoulaient dans le Connaught ; quand, pour en finir plus vite, ils enlevaient en un jour mille jeunes filles qu’ils vendaient comme esclaves à la Jamaïque ; quand enfin, maîtres du sol, ils le partageaient entre eux pour ne rien laisser à ses anciens possesseurs, il est difficile de voir dans cet effroyable abus de la force l’œuvre de l’aristocratie. Et cependant, de toutes les tyrannies qu’a subies l’Irlande, la tyrannie de Cromwell est celle qui a laissé dans le pays les traces les plus profondes et les plus amers souvenirs. Mais, cette réserve faite, il n’en est pas moins incontestable que l’aristocratie irlandaise mérite tous les reproches qui lui sont adressés. Il n’en est pas moins incontestable aussi que la situation de l’Irlande donnée, il n’en pouvait être autrement. C’est ce que M. de Beaumont a parfaitement démontré dans quelques chapitres qui, par la sagacité des vues, par la vigueur du raisonnement, par la fermeté du style, rappellent tout-à-fait le beau livre de M. de Tocqueville. Pour rendre justice à ces chapitres, il faudrait les citer tout entiers ; mais je dois me borner à en indiquer brièvement les principaux résultats.

Avant les réformes qui, depuis dix ans, ont commencé à ruiner l’aristocratie et à lui ravir une partie de ses attributions, l’organisation civile, politique et religieuse de l’Angleterre était quelque chose de logique et de complet. Maîtresse, par son droit, de la chambre héréditaire, et, par son influence, de la chambre élective, l’aristocratie, grace à l’institution des juges de paix, étendait sa main puissante sur la police, sur une portion notable de la justice et sur toute l’administration provinciale. La vénalité des emplois dans l’armée, et l’impossibilité pour les sous-officiers de s’élever au grade d’officier, lui assuraient en outre le monopole glorieux de la défense du pays. Ce n’est pas tout encore. En Angleterre, on le sait, l’église est entièrement liée à l’état, et fait partie en quelque sorte du gouvernement. Or, l’aristocratie, par les bénéfices qu’elle possédait à titre de propriétaire, aussi bien que par ceux dont la couronne conservait la libre disposition, s’était cantonnée dans l’église comme partout ailleurs, et se trouvait investie de la direction religieuse et morale du pays. L’enseignement public faisait ainsi partie de son domaine, et les professions libérales, celles dont l’exercice est subordonné à de certaines épreuves, relevaient d’elle en quelque sorte et devaient obtenir sa bienveillance et son assentiment.

A côté de ces institutions, il est vrai, il en existait d’autres qui