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celle de Colomba annonçant à ses satellites qn’avant de se mettre à l’œuvre, chacun allait recevoir d’elle un grand verre d’anisette. Malheureusement, ou plutôt heureusement, l’efFet qu’elle s’était promis de sa cruauté envers le pauvre cheval était perdu en grande partie pour Orso. Il ne doutait pas que cette mutilation sauvage ne fût l’œuvre de l’un de ses ennemis, et c’était Orlanduccio qu’il soupçonnait particulièrement ; mais il ne croyait pas que ce jeune homme, provoQué et frappé par lui eût effacé sa honte en fendant l’oreille à un cheval. Au contraire, cette basse et ridicule vengeance augmentait son mépris pour ses adversaires, et il pensait maintenant avec le préfet que de pareilles gens ne méritaient pas de se mesurer avec lui. Aussitôt qu’il put se faire entendre, il déclara à ses partisans confondus qu’ils eussent à renoncer à leurs intentions belliqueuses, et que la justice, qui allait venir, vengerait fort bien l’oreille de son cheval. — Je suis le maître ici, ajouta-t-il d’un ton sévère, et j’entends qu’on m’obéisse. Le premier qui s’avisera de parler encore de tuer ou de brûler, je pourrai bien le brûler à son tour. Allons ! qu’on me selle le cheval gris.

— Comment, Orso, dit Colomba en le tirant à l’écart, vous souffrez qu’on nous insulte de la sorte ! Du vivant de notre père, jamais les Barricini n’eussent osé mutiler une bête à nous.

— Je te promets qu’ils auront lieu de s’en repentir ; mais c’est aux gendarmes et aux geôliers à punir des misérables qui n’ont de courage que contre des animaux. Je te l’ai dit, la justice me vengera d’eux… ou sinon tu n’auras pas besoin de me rappeler de qui je suis fils.

— Patience ! dit Colomba en soupirant.

— Souviens-toi bien, ma sœur, poursuivit Orso, que si à mon retour je trouve qu’on a fait quelque démonstration contre les Barricini, jamais je ne te le pardonnerai. — Puis, d’un ton. plus doux : — Il est fort possible, fort probable même, ajouta-t-il, que je reviendrai ici avec le colonel et sa fille ; fais en sorte que leurs chambres soient en ordre, que le déjeuner soit bon, enfin que nos hôtes soient le moins mal possible. C’est très bien, Colomba d’avoir du courage, mais il faut encore qu’une femme sache tenir une maison. Allons, embrasse-moi, sois sage ; voilà le cheval gris sellé.

— Orso, dit Colomba, vous ne partirez point seul.

— Je n’ai besoin de personne, dit Orso, et je te réponds que je ne me laisserai pas couper l’oreille.

— Oh ! jamais je ne vous laisserai partir seul en temps de guerre.