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REVUE MUSICALE




De notre temps, et par les extravagantes théories qui courent, une partition, une symphonie, un morceau, quels qu’ils soient, n’ont de valeur et de portée qu’autant qu’ils renferment un enseignement et proclament un dogme. Il est évident que les trombones et les clarinettes accomplissent une fonction religieuse, et que l’archet qui racle les cordes d’une contrebasse développe, sans s’en douter, un verbe social. A l’époque de Mozart et de Gluck, Robert-le-Diable se serait appelé tout simplement un opéra, ou, si l’on veut encore, un chef-d’œuvre ; aujourd’hui cela s’intitule une grande synthèse musicale. Les musiciens ont pris au sérieux le mot de Platon, et nous aurons à l’avenir une musique de philosophes, triste chose vraiment. Mais en fin de compte, puisque les doubles croches veulent à toute force être des mots et des idées, laissons faire les doubles croches et demandons à la musique, non plus de la mélodie et de généreuses sensations comme autrefois, mais de graves enseignemens philosophiques : Aussi bien, avec les développemens singuliers que prend l’orchestre de nos jours, avec les ressources gigantesques qui se découvrent à chaque instant dans le domaine de l’instrumentation, il n’y aura bientôt plus qu’un art, qu’une science qui comprendra toute chose, et la métaphysique et l’histoire naturelle entreront dans la musique, absolument comme la poésie, la peinture et l’architecture y sont entrées déjà. Je ne vois pas pourquoi les dialogues de Platon ne se produiraient point à cette heure sous quelque vaste forme musicale. Parcourez l’Eutyphron. et le Phèdre, ne vous semble-t-il pas que toute cette argumentation si profonde et si claire pourrait se rendre à merveille à l’aide de quelques trombrones obligés, de quelques harpes, de plusieurs contrebasses et d’un alto principal faisant la partie de Socrate ?

Que de choses n’a-t-on pas vues dans Robert-le-Diable ! Le catholicisme et le moyen-âge, le pape et l’empereur, l’ange et le démon, le bien et le mal, l’esprit et la matière, tout est là. Il en est un peu de certaines musiques comme du brouillard ou d’un nuage qui file, chacun y trouve ce qu’il veut y trouver. Vous dites que c’est une souris, moi je pense que c’est un chameau, et le personnage de Shakspeare a raison. Toutes ces billevesées ont cependant le tort d’exercer de fâcheuses influences sur l’esprit des hommes sérieux qui écrivent encore pour la scène. Il en résulte chez eux, la plupart du temps, une sorte de parti pris, de conviction délibérée, de persister à toute force dans des sentiers où peut-être ils s’étaient engagés d’abord à l’aventure, et qu’ils