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de l’homme. Les habitans savent se passer, avec une merveilleuse facilité, du luxe de notre Europe, qui ne s’est pas encore naturalisé au milieu d’eux ; et si la parole ou la menace d’un étranger vient heurter de front le point d’honneur de la nation, il n’est point de privations qu’ils ne soient prêts à supporter plutôt que de transiger avec ce sentiment d’orgueil. Précisément, le langage de l’agent consulaire révoltait cet orgueil ; il y avait dans ses exigences et dans les refus de l’amiral quelque chose d’humiliant. Et quelle gloire pour la république de Buénos-Ayres de pouvoir se vanter un jour d’avoir tenu la France en échec ! L’amour-propre national en était flatté et tenait compte au général Rosas de sa résistance.

Tandis que nos agens attendaient les évènemens qu’ils croyaient avoir préparés d’une manière si infaillible et qui pourtant ne se réalisaient point, la fortune de son côté arrangeait sans nous des combinaisons nouvelles. Le général Rivera poursuivait ses succès ; la lutte qu’il avait engagée contre Oribe et qu’il menait depuis plus de deux ans avec une rare habileté, touchait à son dénouement. Aucun chef ne connaît aussi bien que le général son pays et les ressources qu’on en peut tirer : il avait lentement préparé la population de la campagne, et toute cette population s’était prononcée en sa faveur. Il s’était encore ménagé un autre élément de force. Pendant sa première administration, il avait offert une hospitalité généreuse aux mécontens du gouvernement du général Rosas. Que ce fût de sa part seulement un instinct de générosité ou un calcul de politique habile, toujours est-il certain que l’état oriental était devenu l’asile des proscrits argentins, et qu’il faut chercher dans ce fait la cause principale de la haine du gouverneur de Buénos-Ayres contre le général Rivera, haine qui poussait Rosas à soutenir le parti d’Oribe de son influence, de son argent et de ses troupes. Don Froute, ainsi qu’on nomme familièrement dans le pays le général Rivera [1], cache sous une apparence de bonhomie presque grossière un génie fin, rusé et astucieux. Il fit entendre aux exilés argentins que sa cause était la leur ; qu’ils avaient le même ennemi, Rosas ; que, si ressaisissait le pouvoir, son premier soin serait de porter la guerre dans les provinces argentines pour faire tomber le dictateur, dont l’existence était incompatible avec la sienne ; qu’ils devaient donc s’armer en sa faveur et venir grossir ses rangs, puisque son triomphe était le seul et dernier espoir qu’ils pussent avoir de retrouver leur patrie, et de se venger d’un tyran maudit depuis tant d’années.

Ce langage éveillait bien des espérances. Ces hommes se levèrent en assez grand nombre, mirent à leur tête le général Lavalle, le plus connu d’entre eux par ses faits d’armes, et formèrent un bataillon sacré dans l’armée du général Rivera. Ainsi ce chef eut une armée capable de tenir la campagne, et Oribe, acculé dans les villes, à Montevideo, à la Colonia, à Paysandou, voyant les sympathies populaires s’éloigner de lui chaque jour de plus en plus, mais comptant encore sur l’armée qu’il tenait à sa solde, résolut de risquer les

  1. Don Froute, abréviation de don Fructuoso.