Page:Revue des Deux Mondes - 1841 - tome 27.djvu/411

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son parti, pour calmer les esprits et pour éviter la lutte, sir Robert Peel le fera certainement. Encore une fois, je doute qu’il y réussisse. D’un côté, l’Angleterre avec son mépris pour le peuple conquis, avec sa répugnance pour le culte que ce peuple professe, avec son orgueilleuse prétention de lui imposer toujours ses lois, ses mœurs et ses croyances ; de l’autre, l’Irlande avec sa misère, avec ses passions, avec le souvenir de ses longues souffrances et ses justes griefs : voilà les deux adversaires qui tant de fois déjà se sont trouvés en présence, et qui aujourd’hui peut-être, comme dans les derniers siècles sont à la veille de se mesurer. La différence,c ’est que l’Angleterre est aujourd’hui moins convaincue de la bonté de sa cause, et que l’Irlande l’est plus. Le torysme anglais peut, tant qu’il le voudra, déverser sur les pauvres paysans irlandais l’insulte et le mépris. Ce n’est certes point un peuple ordinaire que celui qui sait, à la voix de ses prêtres et de ses chefs, fouler aux pieds ses intérêts, oublier ses souffrances, contenir ses passions, secouer même ses mauvaises habitudes. En présentant son budget, le chancelier de l’échiquier a signalé parmi les causes du déficit les habitudes croissantes de sobriété en Irlande, et la diminution notable qui en résulte sur les droits des spiritueux. Cette sobriété si nouvelle, c’est O’Connell, ce sont les prêtres catholiques qui la commandent et qui l’imposent. Avant de pousser à bout un peuple capable d’un tel effort et d’une telle discipline, l’Angleterre fera bien d’y réfléchir.

En résumé, voici quel est, à mon avis, le bilan à peu près exact des chances favorables et défavorables de sir Robert Peel. Il a pour lui la majorité dans les deux chambres, le sentiment public en Angleterre, la crainte des révolutions, d’O’Connell et des chartistes, enfin son incontestable habileté. Il a contre lui l’Irlande et son propre parti. Il faudrait d’ailleurs de bien graves évènemens pour qu’il perdît, dès la première année, ainsi qu’on le prédit déjà, le pouvoir qu’il vient de conquérir. Heureusement pour l’Angleterre, on n’y voit pas, comme en France, les opinions varier, les hommes se démentir, les partis se décomposer d’un jour à l’autre. Quand on a commencé une œuvre, on veut la finir ; quand on est entré dans une association, on tient à honneur d’y rester. Il en résulte que les majorités et les ministères se forment moins vite, mais qu’ils durent plus long-temps. Rien de plus fragile en apparence que le lien qui, depuis 1835, tient unis les whigs et les radicaux. Ce lien pourtant ne s’est pas rompu, et sir Robert Peel, maître de 300 voix dans la chambre des communes et des deux tiers de la chambre des lords, a dû attendre