Page:Revue des Deux Mondes - 1841 - tome 27.djvu/413

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que sir Robert Peel est un homme d’état trop sérieux pour se laisser jamais diriger par de si misérables motifs. J’ai dit, et je persiste à croire que, retenus, à défaut d’autre frein, par la crainte de l’opposition whig, les tories, ministres en 1840, n’eussent jamais osé rompre l’alliance française, et détruire violemment le statu quo oriental. Mais qu’importe aujourd’hui ? Et comment espère-t-on que les tories, maîtres du pouvoir, reviendront sur ce qui est fait ? Si, comme le voulait le dernier cabinet français, la France eût persisté, la situation serait tout autre. Les tories, en effet, tiennent au maintien de l’équilibre actuel, et savent que, sans le concours de la France, l’équilibre est sérieusement en danger. Pour obtenir ce concours, s’il manquait, il y aurait chance qu’ils désavouassent leurs prédécesseurs, et qu’ils fissent quelque notable concession. Au lieu de cela, ils trouvent d’une part Méhémet-Ali soumis, de l’autre la France rentrée débonnairement dans le concert européen. Pourquoi paieraient-ils un concours acquis d’avance, et qu’y a-t-il là qui puisse les engager à sacrifier leurs préjugés, à oublier leurs rancunes, à revenir sur leurs précédens ?

Il y aurait vraiment folie à croire que la chute de lord Palmerston entraîne celle de sa politique, et que sous sir Robert Peel, premier ministre, la France et l’Angleterre n’ont plus qu’à se donner la main. Pour qu’après le divorce, ce second mariage s’accomplît, il faudrait de la part de la France peu de fierté, de la part de l’Angleterre un esprit de prévoyance et d’équité qu’on ne peut pas attendre d’elle. Selon toute apparence, les rapports entre les deux pays resteront précisément ce qu’ils sont aujourd’hui, point hostiles, mais peu bienveillans, jusqu’au jour, prochain peut-être, où éclateront de nouveaux évènemens. La France, qui subit sa situation, mais qui la juge, verra alors de quel côté doivent la porter son honneur et son intérêt. En attendant, elle se souvient que, si les whigs sont les auteurs de l’offense, les tories n’ont pas désavoué les whigs. Indifférente aux combats que se livrent ses adversaires communs, spectatrice désintéressée des coups qu’ils se portent, elle ne voit donc dans la défaite des uns ou des autres aucune raison de s’affliger ou de se réjouir.


P. DUVERGIER DE HAURANNE.