Page:Revue des Deux Mondes - 1841 - tome 27.djvu/471

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vérités lointaines, et nous estimons la chose trop excellente et trop rare pour ne pas l’accepter avec une reconnaissance véritable.

Il fallait, pour transformer en un livre admirable les matériaux excellens de l’histoire des gypsies, être à la fois un poète très naïf et un philosophe très profond. Ces deux qualités ne sont pas communes, et leur union est à peu près impossible. Il est donc arrivé à M. Borrow de manquer quelquefois de philosophie et quelquefois aussi de naïveté. Tantôt vous vous apercevez qu’il décore avec une habileté un peu gauche les peintures qu’il esquisse, tantôt vous regrettez que la lumière manque aux faits dont il jette sous nos pas les trésors, l’abondance et la singularité ; cette lumière, c’est la philosophie.

Rien de cruel et d’inquiétant pour l’esprit observateur comme ces énigmes qui restent devant vous, obscures et muettes, sphinx ironiques, bravant l’incrédulité de l’auditeur par une affirmation brutale que rien n’explique et que l’on ne peut contredire. L’intérêt excité ou plutôt irrité par le livre de M. Borrow se mêle souvent à ce sentiment pénible ; l’intelligence est comme saisie d’une vague inquiétude au milieu de ces ténèbres. On ne comprend point le mystère d’une race qui s’est répandue sur toute l’Europe, sans vouloir en prendre les mœurs, qui possède certains vices à titre de culte héréditaire, qui les aime et les défend comme une religion, qui les vante, les pare, les conserve et les ennoblit, tandis que d’autres vices, beaucoup plus pardonnables à la faiblesse et aux penchans de la nature humaine, ne parviennent jamais, à travers les siècles, et malgré tous les changemens de lieux à l’envahir et à la corrompre. Cette race dépravée, les zingali, vivant de vol, servant la débauche, pleine de haine pour les hommes civilisés, conserve ses vertus spéciales, la charité pour ses frères au sein de la violence et du meurtre, le sentiment de la pureté morale sous les haillons de la misère voleuse, la force de l’ame dans la bassesse de la vie, et la chasteté la plus rigide au milieu des impudicités que stimulent et ravivent sans cesse les danses lascives de ses femmes et de ses filles. Problèmes étranges et qui semblent extravagans. Traverser les mœurs des autres peuples sans s’y mêler, pratiquer le mal avec la rigidité la plus sincère, s’enorgueillir du vice comme d’un art qui a ses règles et d’une doctrine systématique dont il ne faut point s’écarter, préférer une vie pauvre, errante et criminelle à une vie civilisée et honnête, et cela dans tous les pays du monde, avec une fidélité séculaire et un inébranlable attachement aux misères et aux crimes des aïeux : ce sont là des