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luit, feu qui flamboie, poutre qui rompt et craque. Il ne dépend pas du traducteur de choisir en pareil cas la forme qui lui plaît ; il faut, avant tout, se soumettre au modèle, et s’efforcer d’en approcher le plus possible. L’alexandrin est un vers plus généralement usité en France, plus facile même que le vers libre tel que l’entend Schiller, nous en convenons avec M. Émile Deschamps mais ne peut-on dire ici qu’il alourdit singulièrement la mardi du poème, et donne à l’œuvre de Schiller une physionomie pesante et monotone qu’elle est loin d’avoir dans l’allemand ? Dans la traduction de la Fiancée de Corinthe, M Émile Deschamps a mieux réussi, non qu’il soit parvenu à rendre quelque chose à ce mâle dessin, de ce grand style qui caractérise la légende de Goethe ; mais au moins cette fois, comme il s’agissait de récit et de dialogue, il a pu se tirer d’affaire adroitement. En général, ce qui manque à ces traductions dont nous parlons, c’est le souffle, la couleur, la vie transmise ou indépendante. Le grand tort de ces ébauches, c’est qu’elles ne ressemblent à rien. M. Emile Deschamps ajoute à la fois trop et pas assez : trop pour qu’on puisse appeler cela une traduction littérale, exacte ; pas assez pour qu’à défaut de la vie originelle absente, on y trouve au moins l’individualité d’une imagination parente, me au degré le plus lointain, de l’inspiration créatrice. Lorsque M. Emile Deschamps arrange, il le fait en dépit de toutes les conditions du genre : ainsi vous le voyez illustrer d’un bon mot quelque naïve chanson de Marguerite au rouet, aiguiser un lied mélancolique d’une pointe de vaudeville. A propos de lied, nous ne pardonnons pas à M. Émile Deschamps cette partie de son volume qu’il appelle Lieder de Schubert. Qu’on enfile des rimes à la suite les unes des autres dans l’intention de populariser chez nous un grand maître étranger, personne au monde n’y saurait trouver à redire, il y a même là un louable désintéressement de la poésie vis-à-vis de la musique ; toutefois le désintéressement ne doit pas être poussé plus loin, et reproduire seules, au milieu de poésies légitimes, ces choses faites pour servir de prétexte à la musique, c’est oublier la gravité de l’art et vouloir en quelque sorte offenser la Muse. Qu’est-ce, par exemple, que ceci :

Des rayons diaphanes
M’attiraient avant l’heure ;
C’étaient des feux profanes,
Voilà pourquoi je pleure ?

Depuis quand des féminines qui s’entrelacent peut-elles former une strophe ? Où nous mènera-t-on avec une semblable prosodie ?