Page:Revue des Deux Mondes - 1841 - tome 27.djvu/645

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presse contribuèrent beaucoup à ce résultat, et, comme il arrive souvent, ne firent que déplacer le siège du mal qu’on avait prétendu guérir. On parvint bien à empêcher les Allemands de s’occuper de leurs propres affaires, mais alors tout leur intérêt se porta sur celles de leurs voisins, et leurs regards se tournèrent de nouveau vers la France, comme vers le champ de bataille où devaient se décider les destinées de l’Europe. Les libéraux d’Allemagne s’associèrent de cœur à la lutte des libéraux français contre la restauration, et s’habituèrent peu à peu à laisser de côté la cause de l’unité nationale pour celle de la liberté universelle. Wolfgang Menzel signale cette nouvelle direction des idées dans un passage ou perce la mauvaise humeur qu’elle dut inspirer aux patriotes de la vieille roche : « Le parti libéral, dit-il, ne se prépare guère à l’avenir qu’en étudiant les journaux français. Il n’y a point de trait où l’on voie mieux la persistance de l’ancienne prépondérance de la France, interrompue seulement pendant une couple d’années par les guerres de l’indépendance. La capacité morale et intellectuelle de nous occuper de nous-mêmes n’était pas revenue, et nous restâmes après comme avant dans le cercle magique de l’influence française. Nous nous inquiétâmes bien moins des questions allemandes restées sans solution, comme celles qui concernaient les constitutions, la liberté de la presse, celle du commerce, la libre navigation du Rhin, etc., que des mouvemens des autres pays ; et il est vrai que nous n’avions chez nous que des changemens de ministères sans importance et d’ennuyeux discours de députés. Nous vivions, pensions et sentions dans les journaux étrangers, et nous étions là chez nous bien plus que dans notre patrie [1]. » Par suite de cette sympathie, il se forma en Allemagne des partie analogues à ceux qui étaient en scène de l’autre côté du Rhin. Nos révolutionnaires décidés eurent leurs représentans dans une partie de la jeunesse des universités, qui, en dépit de toutes les prohibitions, continuait à s’organiser en sociétés secrètes, et dont les opinions étaient un mélange confus d’idées républicaines modernes et de tendances vers l’ancien teutonisme. D’un autre côté, la classe moyenne allemande s’imprégna des principes adoptés par la classe moyenne française, et prit comme celle-ci pour point de mire un système représentatif fondé sur la prépondérance de la bourgeoisie. Les avocats, les professeurs, les négocians, virent avec une admiration jalouse l’importance politique que la tribune et la presse don-

  1. W. Menzel, Histoire des Allemands, Stuttgardt, 1837.