Page:Revue des Deux Mondes - 1841 - tome 27.djvu/759

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plications, ne purent vaincre les résistances de Maria et éloigner de son esprit la haine et l’horreur qu’elle éprouvait pour le meurtrier de son père. Cependant le prince, obstiné à poursuivre cette difficile conquête, oubliait les trésors de son harem, les regards voluptueux qu’il venait, au retour de ses campagnes, chercher avec bonheur, les femmes qu’il avait le plus aimées. L’une l’elles, révoltée de ses dédains, et en devinant la cause, résolut de se venger. Pour mieux assurer sa vengeance, elle se rapprocha de son innocente rivale, lui témoigna publiquement la plus vive affection, puis, un soir, la poignarda à l’écart et l’ensevelit dans le jardin, à l’aide de ses compagnes. Le khan ne tarda pas à découvrir le crime qui venait de lui ravir celle qu’il adorait. Dans sa fureur, il fit mourir toutes les femmes qui avaient aidé à ensevelir Maria, et traîner à la queue de ses chevaux celle qui l’avait poignardée ; puis il éleva un mausolée de marbre à la mémoire de la jeune Polonaise, et l’appela la Fontaine des Larmes.

Le cimetière où sont enterrés les khans a été, comme leur palais, respecté par les Russes et orné avec un soin pieux par les Tartares. « La nation russe, qui a, dit M. Kohl, un grand avenir devant elle, ne se soucie pas du souvenir sentimental, s’occupe de ce qui vit, et oublie les morts. Les Tartares, au contraire, honorent ceux qui a sont plus. Ainsi, après avoir vu à Moscou la sépulture des czars, monument en pierres brutes construit de telle sorte qu’il pourrait faire sortir avec indignation de sa tombe un homme de goût, nous admirions la riante situation et les beaux mausolées du cimetière tartare. »

Quelques-uns des khans sont en ensevelis avec une partie de leur famille dans de larges édifices, d’autres dans un sarcophage de marbre blanc sculpté avec art, entouré d’arbres et de rameaux de vigne. Chacun de ces princes, en choisissant la forme de son tombeau et le lieu de sa sépulture, a pris soin d’expliquer l’idée, qu’il y attachait. Celui-ci a voulu reposer en plein air, afin, dit-il, de pouvoir contempler librement, du fond de son cercueil, la beauté du ciel, la demeure de Dieu. Celui-là, au contraire, a demandé à être renfermé dans une enceinte de murailles, ne se jugeant pas digne de jouir du plus petit rayon de Dieu. Cet autre fait planter un cep de vigne à l’endroit où est placée sa tête, pour compenser par les fruits de la mort la stérilité de sa vie. Son monument est disposé de façon à recevoir la pluie, et porte cette humble inscription : « Le khan Sélim-Geraï a choisi cette place pour que l’eau du ciel le lave avec le temps de la souillure de ses péchés, qui sont aussi nombreux que les gouttes de pluie qui peuvent tomber d’un nuage.

La mosquée du palois est la plus grande qui existe dans la ville ; mais elle est simple et nue comme une église protestante, et ornée seulement çà et là de quelques sentences qui ne dépareraient pas le livre d’un philosophe. Telles sont, entre autres, celles-ci :

« Dieu seul, et nul autre, peut nous montrer à tous le chemin de la vérité. »

« Dans cette vie, comme dans l’autre, on n’arrive au bonheur que par les droites pensées.