Page:Revue des Deux Mondes - 1841 - tome 27.djvu/927

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l’aperçut derrière lui à genoux, lui tendant les bras avec des signes de désespoir. Il se tut tout effrayé ; mille idées confuses lui traversèrent l’esprit. Le marquis reconnut le bruit du métier, et sans s’interrompre, tant il était animé : — Que dit la reine ? qui est-ce qui l’entoure ? Le conseil supérieur avait à considérer qu’il ne dirigeait pas seulement une armée, mais une régence. Je sais qu’il est fort difficile de mener des corps séparés, d’éteindre les rivalités, mais la présence du roi devait tout accommoder. – Mlle de La Charnaye, par une seconde inspiration, s’écria, en entraînant M. de Vendœuvre : — Nous avons tout le temps de causer, il faut aller recevoir ces messieurs, il faut les introduire dans la grande salle. Donnez-moi le bras, monsieur le vicomte, venez avec moi en attendant que mon père se présente.

Le marquis fit quelque résistance pour retenir son ami, mais il céda à cette représentation, que sa fille ne pouvait recevoir toute seule des officiers qu’elle ne connaissait pas. – A tout à l’heure, Vendœuvre, dit le marquis ; je vous suis. Ma fille, envoyez-moi Paulet. Je brûle d’être au milieu de vous. Qu’on retienne tout le monde à dîner. Appelez Hubert pour le service, et qu’on nous traite du mieux qu’on pourra ; qu’on mande chez Courlay pour avoir du gibier ; il doit rester quelques vieux vins, jamais plus belle occasion de les boires ; je veux porter la santé du roi et de mes braves amis ! – Le bonhomme était transporté, il disait tout cela en criant et frappant le plancher de sa canne.

M. de Vendœuvre suivit Mlle de La Charnaye, qui sanglotait sans pouvoir lui dire une parole. Les gentilshommes étaient déjà réunis dans la grand’salle, pâtes, poudreux, balafrés pour la plupart, la tête ou les bras enveloppés de linges et de crêpes. Ils portaient encore leurs habits de campagne, qui n’étaient que de grosses vestes de paysans ou des uniformes si délabrés, qu’on n’y voyait plus trace de galons ni de revers. M. le curé, qui venait de les rejoindre, leur expliquait la situation singulière du marquis, l’ignorance où sa fille l’avait tenu, et il les engageait à garder le silence ; ce fut un grand étonnement parmi eux et une grande pitié. – Je le connais, dit M. de Grandchamp, il n’a pas été possible de faire autrement.

A ce moment, Mlle de La Charnaye entrait avec M. de Vendœuvre. Elle parcourut d’un coup d’œil ces visages sinistres, et se laissa tomber sur un siège en s’écriant : — Ah ! sans doute, messieurs, mon frère est mort ? – Elle se cacha le visage de son mouchoir, et, les émotions qu’elle avait contenues l’accablant à la fois, il fallut la secourir. Pendant ce temps-là, on instruisait M. de Vendœuvre de ces détails