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en avoir sa part. Non-seulement le capital commercial n’a pas d’emploi, en Angleterre, en dehors de l’industrie manufacturière, mais le gouvernement a un besoin absolu des intérêts qu’il produit. Ce serait pour la nation anglaise un immense malheur, si cet intérêt, au lieu d’augmenter, diminuait, et elle en est véritablement menacée. Mais ce qui doit, plus que toute autre chose, exciter la sollicitude du gouvernement anglais, c’est la situation de la classe industrielle qui forme une partie si forte et si énergique de la nation. Il n’est pas de grande ville, en Angleterre, où cette classe, si laborieuse et si pauvre, n’inspire une pitié profonde, surtout quand on considère qu’elle ne tire pas sa subsistance de la terre natale, et que sa vie, tout artificielle, peut lui échapper par des causes qu’il n’est pas au pouvoir de l’homme de combattre.

Et c’est au moment où l’Angleterre se sent menacée dans le principe et la base de son existence, dans son commerce maritime, qu’un des principaux marchés du globe est près de lui échapper, un marché dont les produits, à leur entrée en Angleterre, paient plus d’un dixième de son immense budget, un marché qui apporte près de 100 millions de francs à la compagnie des Indes, qui alimente une navigation considérable, un marché, enfin, où le mouvement annuel du commerce anglais était encore, il y a deux ans, de 400 millions.

Sans doute, l’Angleterre ne peut s’en prendre qu’à elle-même de cette situation ; elle a poussé trop loin l’application de ces idées de liberté commerciale illimitée, en n’astreignant pas son commerce en Chine à certaines règles, et en laissant son représentant à Canton avec la mission de diriger le commerce anglais sans aucuns pouvoirs, sans aucune juridiction sur ses nationaux. Mais, le fait une fois accompli, le gouvernement anglais n’aurait-il pas manqué à tous ses devoirs s’il n’avait pas pris toutes les mesures qu’il a cru propres à épargner au commerce britannique le malheur qui le menaçait ? Devait-il s’arrêter devant toutes les considérations qu’on pouvait faire valoir contre la justice de la cause anglaise ? Ne se trouvait-il pas dans une de ces situations anormales où le sentiment de ce qui est juste se tait ? Ne devait-il pas compte au peuple anglais de tous ses actes ? ne lui devait-il pas compte de son commerce en Chine ruiné, de ses revenus diminués d’un dixième, de son industrie déjà si souffrante et gémissant sous ce nouveau coup ? Fallait-il, parce qu’il plaisait à la Chine, à tort ou à raison, de fermer ses ports au commerce étranger, que l’Angleterre renonçât tout d’un coup aux avantages qu’elle était, depuis si long-temps, habituée à y rencontrer ? Évidemment, le devoir le plus sacré pour le gouvernement anglais, dans cette circonstance critique, lui était dicté par sa situation même. Il ne pouvait permettre que le commerce de la Chine lui échappât, dût-il faire, pour arriver à ce but, une guerre dont la justice fût douteuse.

Dans ma prochaine lettre, je discuterai l’opportunité et la sagesse des mesures prises par le gouvernement anglais, et leur résultat probable.


Macao, 1er août 1841.