Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 31.djvu/134

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Peut-être est-ce à ce dernier parti que s’arrêtera le plénipotentiaire anglais ; la presse tout entière l’y pousse : à Macao, à Hong-kong, toutes les voix se réunissent pour lui parler de Pékin comme du seul point de la Chine où le succès de sa mission soit certain. Il faut frapper l’empire au cœur, lui dit-on ; tant que vous vous contenterez de renverser des murailles et de rançonner des villes, le gouvernement chinois se rira de vos efforts. Peu lui importent les maux que vous causez à la population ; sa sensibilité politique ne va pas si loin. C’est dans la capitale de l’empire qu’il faut faire voir la puissance anglaise ; vous devez pousser cette politique perfide des Chinois jusque dans ses derniers retranchemens, là enfin où elle ne pourra plus vous échapper. Il y a d’ailleurs dans l’idée d’aller à Pékin quelque chose qui doit flatter l’amour-propre des chefs de l’expédition ; ne sera-ce pas attacher son nom à un des plus grands événemens de l’histoire moderne ? Le vainqueur de Pékin n’aura-t-il pas des titres à une gloire immortelle ?

Examinons d’abord quels pourraient être les résultats die la prise de Pékin par les Anglais.

Pékin est situé à environ trente ou trente-cinq lieues de la côte ; on y arrive par une rivière dont les eaux sont très basses, et ne permettraient pas aux gros navires de l’expédition de la remonter. Cette rivière est le Pei-ho, dont l’embouchure est par le 39° degré de latitude. Pendant la mousson, de sud-ouest, les eaux de la rivière sont plus hautes que pendant celle du nord-est ; mais alors, il est douteux que les bateaux à vapeur puissent remonter le Pei-ho au-dessus de Teen-tsin, à l’endroit où se termine le grand canal en faisant sa jonction avec le fleuve. Arrivée là, l’expédition anglaise serait encore à environ vingt-cinq lieues de la capitale. S’il ne recevait pas des renforts considérables de troupes de débarquement, le général anglais se verrait obligé ou d’abandonner entièrement son entreprise sur Pékin, ou d’évacuer Chusan, Amoy, Chin-hae et Ning-po, et de dégarnir entièrement de troupes la rivière de Canton. On estime qu’il pourrait disposer alors d’une armée d’environ six mille hommes. En continuant d’occuper les points que je viens de nommer, les forces effectives qui auraient à agir contre la capitale de l’empire céleste ne s’élèveraient pas à plus de trois mille hommes.

Je ne connais pas assez le terrain que l’armée anglaise aurait à parcourir, ni les difficultés qu’elle aurait à surmonter, pour pouvoir donner un avis sur les résultats d’une semblable expédition. Que six mille Européens puissent mettre en déroute une armée de cinquante ou soixante mille Tartares, c’est ce que je crois très facilement ; mais on assure que les environs de Pékin peuvent, à dix lieues à la ronde et en quelques heures, être couverts de quatre à cinq pieds d’eau. On prétend qu’au mois de mai les chaleurs sont insupportables dans la province de Pecheli ; que les vapeurs que le soleil fait sortir des immenses rizières qui couvrent le sol de cette province sont pestilentielles ; ce sont là des obstacles et des dangers contre lesquels le courage n’est qu’un auxiliaire impuissant.

J’admets cependant que l’armée anglaise triomphe de toutes les difficultés