Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 31.djvu/180

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des pièces authentiques qui, depuis vingt-trois ans, vous ont été adressées, et le recueil des livrets rédigés sous les yeux et par les soins de votre secrétaire perpétuel pendant cette même période. La nature, la spontanéité des actions que vous avez récompensées, la simplicité des vertus, l’ignorance bien souvent de ceux qui les exercent, rendraient impossible de croire, même aux esprits les plus chagrins, que la prévoyance de vos encouragemens, ou le désir secret de vos récompenses, aient altéré en rien la pureté ou le mérite des actes dont l’éclat de vos suffrages a fait des exemples pour tous. Honorons donc la mémoire du fondateur des prix de vertu. De tous les sentimens, le plus utile à répandre dans les classes inférieures, le plus propre à préserver l’extrême misère de la dégradation morale qui en est trop souvent la suite, c’est le respect de soi-même. Or, je le demande, le pauvre, dont la belle action ou la conduite vertueuse a, je ne dirai pas seulement obtenu le prix, mais mérité d’être racontée dans cette solennité annuelle, n’a-t-il pas une autre conscience de lui-même ? ne se respecte-t-il pas davantage ? Assurément il ne devient pas impeccable ; l’homme, à quelque perfection qu’il s’élève, reste capable de bien et de mal jusqu’à ce qu’il ait rendit sa dépouille à la terre. Mais si celui qui aurait reçu le pur et éclatant honneur de vos suffrages se laissait plus tard entraîner au mal, je dirai même au crime, il ne pourrait en supporter la honte, vous lui auriez appris à rougir [1].

Je me hâte d’arriver aux faits dont vous m’avez confié la tache consolante de présenter le récit. Que seraient en effet les paroles, même les plus graves et les plus éloquentes, auprès de ces traits qui surpassent l’esprit et saisissent le cœur ? Le bien, le véritable bien, est plus cher aux hommes qu’ils ne le pensent eux-mêmes. Racontez-le, exposez-le tel qu’il est, sans ornement surtout, sans le mettre en contact avec l’esprit, tel qu’il sort du cœur, et vous verrez les plus secs s’attendrir, les plus durs s’émouvoir, et s’accomplir sous vos yeux cette belle loi de la Providence, qui a doué d’une sympathie inévitable tout ce qui est bon à imiter. Et d’abord, messieurs, je commencerai par annoncer, pardonnez-moi le mot, une bonne nouvelle, c’est qu’il s’est rencontré deux exemples, que dis-je, deux vies entières si admirables, que l’Académie, se sentant dans l’heureuse impossibilité de choisir entre elles, leur a partagé le prix.

Dans une commune rurale du département du Rhône, à Saint-Étienne-la-Varenne, naissait, en 1802, une enfant qui reçut le nom de Madelaine Saulnier. La famille qu’elle venait accroître était déjà nombreuse, pauvre et honnête également. Constatons-le, messieurs, Madelaine Saulnier eut des parens

  1. Les journaux ont annoncé dernièrement qu’une femme ayant obtenu un des prix de vertu décernés par l’Académie se trouvait sous la prévention du crime de vol domestique. Cette femme a nié d’abord avec opiniâtreté qu’elle fût coupable des faits qui lui étaient imputés, et, se voyant ensuite sur le point d’être convaincue, elle n’a pu supporter sa honte et s’est pendue de désespoir.