Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 31.djvu/182

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Bruyères, il existait une fille infortunée, couverte d’une lèpre si repoussante, que sa famille, hélas ! oui, sa famille l’avait abandonnée. Reléguée dans une étable, Marie Carrichon n’eut, pendant dix-huit mois, que Madelaine pour l’approcher. Un cœur comme celui de Madelaine, il faut le dire, devait battre bien fort à la vue de cet excès de dénuement et de souffrance, à l’idée de cette créature humaine de laquelle toute pitié, toute sympathie, s’étaient retirées. Aussi deux fois par jour elle se rendait auprès d’elle, moins encore pour lui porter le peu de nourriture qu’elle pouvait prendre, que pour rendre moins douloureuses des plaies qu’elle parvenait ainsi à panser plus souvent. Sa vertu reçut ici sa récompense, Marie Carrichon exhala son ame entre les bras de Madelaine, qu’elle bénissait après Dieu, en qui Madelaine lui avait appris à placer toutes ses espérances.

Au mois de novembre 1840, lors des inondations du Rhône, Madelaine faillit périr en traversant un torrent débordé entre Saint-Étienne et le hameau de la Grange-Maçon, où demeurait une autre femme nommée Liottard, à laquelle elle portait des secours quotidiens. On lui reprochait son imprudence : Que voulez-vous ? répondit-elle, je n’y étais pas allée hier, je ne pouvais y manquer aujourd’hui.

Je terminerai par un trait qui surpasse peut-être tous ceux dont cette vie presque surnaturelle est remplie. Je l’ai réservé pour le dernier, quoiqu’il ait précédé celui que je viens de raconter. On était au plus fort de l’hiver rigoureux de 1835. Madelaine Saulnier avait découvert au loin, dans la campagne, une femme appelée Mancel, dont la retraite ressemblait plutôt à celle d’une bête fauve qu’à l’asile d’une créature humaine. La femme Mancel, depuis long-temps malade, voyait approcher son dernier moment. Madelaine, assise à son chevet, ne la quittait plus. C’était vers la fin d’une longue nuit ; une neige épaisse couvrait la terre, un vent glacé soufflait et ébranlait les parois où s’abritaient tant de misère et de charité. Madelaine, pour combattre le froid mortel qui se joignait à tant d’autres souffrances, avait allumé quelques morceaux de bois vert, qui remplissaient la hutte de fumée et incommodaient d’autant la malade, en proie aux convulsions de la mort, lorsque la porte, fermée seulement par une pierre qui la buttait à l’intérieur, s’entr’ouvre et laisse apercevoir un loup affamé prêt à s’élancer sur Madelaine ou à disputer sa proie à la mort. Madelaine, épouvantée, seule eût pris la fuite ; elle s’élance pour défendre le dépôt que la Providence a placé dans ses mains ; elle tient ferme, repousse, contient la pierre et la porte, rassemble quelques autres obstacles, ne cesse de pousser des cris, qu’elle varie pour que l’animal féroce croie avoir affaire à plusieurs personnes à la fois. Ses forces s’épuisaient. Rassurez-vous, messieurs, le jour paraît, et le loup s’éloigne. Quelques heures après, la femme Mancel avait cessé d’exister. Vous croyez que Madelaine se tient quitte envers elle et ne songe qu’à regagner son village ? Non ; son respect pour la forme humaine, sa piété envers son semblable, ne lui permettent pas d’abandonner ainsi les restes de cette créature