Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 31.djvu/359

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d’eau et soumis à ces variations fréquentes dans les saisons, doivent être naturellement d’une haute stature, très propres à l’exercice, pleins de courage, et d’un caractère sauvage et féroce. » On peut ajouter, pour désigner plus particulièrement l’Albanais, qu’il a les yeux petits, le regard droit et fixe, les sourcils minces, le nez effilé, la tête allongée, le front aplati, le cou très long, la poitrine énormément bombée, le reste du corps maigre et nerveux. Doué d’une prodigieuse souplesse de muscles, il porte dans sa démarche et ses attitudes l’air un peu théâtral d’un athlète de l’antiquité. Quoique plein d’esprit naturel, il n’a qu’une médiocre aptitude aux travaux de l’intelligence ; il est avant tout soldat : Suisse de l’Orient, il vend son sang à toutes les bannières, et sert avec une égale fidélité tous les maîtres. On le trouve parmi les gardes du pape et au palais de Naples, comme aux sérails de Bagdad, du Caire, de Maroc, et dans les salles des boyards moldo-valaques.

Chaque année, des enrôlemens volontaires ont lieu dans les Albanies. Tout habitant riche a le droit de se faire boulozik-bachi ou capitaine ; il engage des hommes moyennant une somme débattue avec eux, puis il emmène cette bande d’aventuriers, qui est devenue sa famille d’adoption, et avec laquelle il va piller au loin ou se mettre au service des princes et des pachas étrangers. Les pères adoptifs de ces bandes partagent tout, fatigues et plaisirs, avec leurs enfans, dont ils ne se distinguent que par quelques armes plus riches et leur costume de brocard d’or et d’argent. La paie des boures (braves) qui composent ces petites familles militaires est ordinairement de sept à neuf francs par mois, sans la nourriture. Enclins au pillage, c’est aux paysans qu’ils enlèvent ordinairement le peu de vivres nécessaires à leur table frugale. En guerre, leur avidité est sans bornes ; ils tombent sur tout vaincu en criant : Aspra ! aspra ! i xilon, xilon, kai xilon (de l’argent ! de l’argent ! ou voilà des coups, des coups !). Ils savent, dans le combat, tirer parti des moindres dispositions du sol ; ils connaissent par instinct tous les stratagèmes de la guerre de partisans, excellent à tromper l’ennemi par de fausses marches, à le prendre au dépourvu par des attaques soudaines, à couvrir avec peu de monde une immense étendue de terrain en établissant un réseau de petits postes qui tous communiquent ensemble au moyen d’éclaireurs infatigables. Quand ils dressent leurs embuscades, ils placent souvent leurs bonnets et leurs manteaux dans une direction tout opposée à celle où ils se cachent eux-mêmes. Couchés à plat-ventre, ou blottis derrière des arbres, ils ajustent leur ennemi avec une sûreté de coup