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échapper à Lavoisier. La négliger aurait été mentir en quelque sorte à l’instinct de la chimie. Là comme partout, il apporta la même sagacité dans l’appréciation des faits, la même hardiesse de vues. L’homme, les animaux, expirent continuellement de l’eau et de l’acide carbonique ; en même temps l’oxigène de l’air respiré disparaît. Il y a donc combinaison de ce principe avec l’hydrogène, avec le carbone du sang. La respiration est une véritable combustion dont le poumon est le foyer, et la chaleur animale n’a pas d’autre source. Ce qu’il y avait d’évidemment erroné dans cette manière de voir, la localisation du phénomène dans le poumon, n’eût certainement pas échappé aux recherches que l’auteur de cette théorie annonçait devoir entreprendre sur ces applications élevées ; mais on sait comment cette vie, déjà si pleine, fut tranchée dans toute sa vigueur, on sait quel coup de foudre vint briser les ailes de l’aigle qui s’était élevé si haut, qui semblait ne prendre haleine un instant que pour atteindre plus haut encore. Le 8 mai 1794, Lavoisier monta sur cet échafaud qui dévora tant d’illustres victimes au nom de la liberté, et son ingrate patrie, oublieuse d’une des plus grandes, d’une des plus pures gloires nationales, n’a encore placé son buste sur aucune de ces places publiques où se pavanent les statues de tant d’hommes à peine connus.

Du moins, dans ces vingt-trois ans de travaux incessans, Lavoisier avait assuré l’avenir de la chimie. Son héritage fut noblement recueilli. Cinquante ans sont à peine écoulés depuis sa mort, et cette science, naguère dans l’enfance, s’est placée, on peut le dire, au premier rang. L’histoire des progrès accomplis dans cette courte période est quelque chose de merveilleux chaque instant, on voit la chimie agrandir et étendre son domaine. Ses adeptes ne se comptent plus, et à leur tête on trouve tous ces hommes dont le talent a rendu le nom populaire : à l’étranger, Dalton, Davy, Berzélius, Liebid ; en France, Guyton-Morveau, Fourcroy, Gay-Lussac, Thénard, Chevreul, Dumas. Autour de ces chefs illustres se pressent une foule de jeunes hommes remplis d’ardeur, qui tous ont donné des gages réels à la science. En présence d’une activité aussi heureusement féconde, l’esprit humain se sent remplis d’un noble orgueil. Il peut compter sur ses forces et marcher hardiment vers un avenir que lui garantissent à la fois le présent et le passé.

Un des caractères essentiels de la chimie moderne se trouve dans les applications usuelles. Jusqu’à Lavoisier, on peut dire que cette science empruntait aux arts techniques bien plus qu’elle ne leur