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ruines du cœur. Il y a une chose qui vaut mieux que le bel-esprit dans les arts, c’est la rêverie, l’inspiration, la poésie, fleur divine, plus rare mille, fois, qui croît naturellement dans quelques ames simples et pures. Diderot pouvait en parler : « Méfiez-vous, dit-il, de ces gens qui ont leurs poches pleines d’esprit et qui le sèment à tout propos ; ils n’ont pas le démon. » Le génie est souvent muet ; il écoute la nature ou s’écoute lui-même ; ne le condamnez pas sur son silence et son air bête. Les petits oiseaux gazouillent, le pinson et le serin babillent du matin au soir ; dès que le jour tombe, ils s’endorment ; la nuit venue, l’oiseau solitaire commence son chant triste et prophétique ; l’oiseau de nuit qui chante, c’est le génie qui veille.

Mais j’allais oublier une œuvre de Carle Vanloo, son œuvre la plus belle et la plus caressée, un divin portrait qui est allé dans l’immortelle galerie du ciel : Mlle Caroline Vanloo. Vous vous rappelez ces vers de Carle à Christine :

Le dieu d’amour grava ton portrait dans mon cœur,
Et je veux que l’hymen m’en fasse une copie.

Mme Vanloo eut une fille et deux fils ; la fille fut le digne portrait de sa mère, plus belle, plus gracieuse ; plus adorable encore ; pâle sous ses longs cheveux noirs, laissant tomber de ses yeux bleus comme le ciel d’Italie un regard angélique et charmant vous parlant avec une voix qui allait au cœur, une voix faite pour chanter plutôt que pour parler. « O Raphaël ! Raphaël ! » s’écriait Vanloo en contemplant sa fille. Quand le peintre avait fini de la regarder, c’était le tour du père. Raphaël est un grand maître, mais Dieu est un plus grand maître encore ; Carle Vanloo regrettait de n’avoir pas eu plus tôt un pareil chef-d’œuvre sous les yeux. Caroline Vanloo avait dans sa belle figure je ne sais quoi d’éclatant, ce rayon du ciel qui est un présage de mort. En la voyant, on s’attristait comme à la vue de ces blanches visions de la jeunesse qui nous couvrent de leurs ombres fatales. C’était moins une femme qu’un ange. Une rêverie nuageuse avait de bonne heure enveloppé son ame ; elle parlait peu, passait toute sa journée à lire ou à rêver, n’avait nul souci des plaisirs de ce monde : au bal, elle ne dansait pas, elle n’accordait à la fête que son ravisant sourire ; on peut dire que son ame seule aimait la vie, son corps était un tabernacle de marbre. Les livres la perdront, disait sans cesse le bon Vanloo, qui n’avait jamais su lire et qui ne voyait pas sans effroi des milliers de lignes noires courant les unes après les autres c’étaient pour lui des signes cabalistiques.