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suite à la sépulture des ânes, comme les excommuniés, c’était encore le diable qui suivait, enchaîné comme les captifs dans les triomphes romains, la châsse du saint qui l’avait vaincu.


IV.

En suivant, à travers le moyen-âge, cette antique et sombre légende du démon, le cœur se serre, l’esprit s’afflige, et on se demande si la raison humaine n’est pas un vain mot inventé par l’orgueil. Pour expliquer ces rêveries où se mêlent et se confondent le mysticisme et l’impiété, le terrible et le grotesque, on invoque d’abord l’ignorance et la barbarie des temps ; mais, quand la réflexion patiente a creusé cette ténébreuse histoire, des horizons plus larges se découvrent, et l’on ne tarde point à reconnaître que toute superstition a ses antécédens et ses motifs. Ainsi la croyance aux revenans n’est que le résultat du dogme de l’immortalité. La seconde vie, telle que le christianisme la révèle, telle que nous l’espérons, se continue avec la mémoire et les affections de la vie première ; dès lors, pourquoi l’âme qui se souvient de la terre, l’âme libre et dégagée de ses entraves, ne retournerait-elle pas vers cette terre qui garde son enveloppe mortelle, où le souvenir la rappelle et où pleurent ceux qu’elle a aimés ? Dans ces mystères de la mort, la crédulité qui nous fait sourire n’est donc que la conséquence immédiate de la plus chère des espérances qui nous consolent.

Il en est de même de la croyance à l’astrologie, qui a sa racine dans la science. L’astrologie cherche dans les cieux le secret des choses futures ; on croit à ses jugemens ; pourquoi ? Parce qu’en empruntant en quelques points la certitude au calcul, elle a prédit quelquefois les révolutions qui s’accomplissent dans l’espace. Elle avait deviné l’avenir dans l’infini ; elle devait donc, avec plus de rigueur encore, le deviner dans le cercle étroit de la vie et du monde. L’homme, alors même qu’il s’égare dans l’absurde, a donc toujours quelque raison de croire et cherche pour ses rêves un point d’appui dans les choses rationnelles. La foi dans l’erreur n’est point le résultat passager d’une éclipse de la raison universelle qui commence à telle heure et finit à telle autre ; l’erreur elle-même n’est point le fait exclusif d’un homme ou d’un siècle, mais la conséquence persistante, et souvent logique, des faiblesses, des aspirations éternelles de notre nature.

Le moyen-âge croit à l’intervention active et incessante du diable dans les affaires du monde, et il invoque en faveur de cette croyance la tradition universelle, ce quod semper, quod ubique de l’école, qui s’applique au mensonge aussi bien qu’à la vérité. C’est que l’humanité tout entière, et dès les premiers jours, a conçu la notion de Satan par la conscience même des maux qu’elle a soufferts. Quand Bardesanes, Manès, Priscillien, qui revivront au moyen-âge dans les Sataniens et les Vaudois, élèvent le diable jusqu’à l’idée de cause