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le plaisir du voyageur, c’est l’obstacle, la fatigue, le péril même. Quel agrément peut avoir une excursion où, l’on est toujours sûr d’arriver, de trouver des chevaux prêts, un lit moelleux, un excellent souper et tout le confortable dont on peut jouir chez soi ? Un des grands malheurs de la vie moderne, c’est le manque d’imprévu, l’absence d’aventures. Tout est si bien réglé, si bien engrené, si bien étiqueté, que le hasard n’est plus possible ; encore un siècle de perfectionnement, et chacun pourra prévoir, à partir du jour de sa naissance, ce qui lui arrivera jusqu’au jour de sa mort. La volonté humaine sera complètement annihilée. Plus de crimes, plus de vertus, plus de physionomies, plus d’originalités. Il deviendra impossible de distinguer un Russe d’un Espagnol, un Anglais d’un Chinois, un Français d’un Américain. L’on ne pourra plus même se reconnaître entre soi, car tout le monde sera pareil. Alors un immense ennui s’emparera de l’univers, et le suicide décimera la population du globe, car le principal mobile de la vie sera éteint, — la curiosité.

Un voyage en Espagne est encore une entreprise périlleuse et romanesque ; il faut payer de sa personne, avoir du courage, de la patience et de la force ; l’on risque sa peau à chaque pas ; sans compter les privations de tous genres, l’absence des choses les plus indispensables à la vie, le danger de routes vraiment impraticables pour tout autre que des muletiers andalous, une chaleur infernale, un soleil â fendre le crâne, vous avez les factieux, les voleurs et les hôteliers, gens de sac et de corde dont la probité se règle sur le nombre de carabines que vous portez avec vous. Le péril vous entoure, vous suit, vous devance ; vous n’entendez chuchoter autour de vous que des histoires terribles et mystérieuses. — Hier, les bandits ont soupé dans cette posera. — Une caravane a été enlevée et conduite dans la montagne par les brigands pour en tirer rançon. — Pulillos est en embuscade à tel endroit où vous devez passer ! — Sans doute il y a dans tout cela beaucoup d’exagérations ; cependant, si incrédule qu’on soit, il faut bien en croire quelque chose, lorsque l’on voit à chaque angle de la route des croix de bois chargées d’inscriptions de ce genre : Aqui mataron à un hombre. — Aqui muriò, de man ayrada….

Nous étions partis de Grenade le soir, et nous devions marcher toute la nuit. La lune ne tarda pas à se lever et à glacer d’argent les escarpemens exposés à ses rayons. Les ombres des rochers s’alongeaient et se découpaient bizarrement sur la route que nous suivions, et produisaient des effets d’optique singuliers. Nous en-