Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 31.djvu/605

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Nous devions coucher dans une petite ville nommée Alhama, perchée comme un nid d’aigle sur le sommet d’un rocher à pic. Rien n’est pittoresque comme les angles brusques qu’est obligée de faire, pour se plier aux anfractuosités du terrain, la route qui conduit à cette aire de faucons. Nous y arrivâmes vers deux heures du matin, altérés, affamés, moulus de fatigue. La soif fut éteinte au moyen de trois ou quatre jarres d’eau, la faim apaisée par une omelette aux tomates, où il n’y avait pas trop de plumes pour une omelette espagnole. Un matelas passablement pierreux et ressemblant à un sac de noix fut étendu à terre et se chargea de nous faire reposer. Au bout de deux minutes, je dormais, imité religieusement par mon compagnon, de ce sommeil attribué au juste, Le jour nous surprit dans la même attitude, immobiles comme des lingots de plomb.

Je descendis à la cuisine pour implorer quelque nourriture, et, grace à mon éloquence, j’obtins des côtelettes, un poulet frit à l’huile, la moitié d’une pastèque et pour dessert des figues de Barbarie, dont l’hôtesse enlevait l’enveloppe épineuse avec une grande dextérité. La pastèque nous fit grand bien ; cette pulpe rose dans cette écorce verte a quelque chose de frais et de désaltérant qui fait plaisir à voir. A peine y a-t-on mordu qu’on est inondé jusqu’au coude d’une eau légèrement sucrée d’un goût très agréable, et qui n’a aucun rapport avec le jus de nos cantaloups. Nous avions besoin de ces tranches rafraîchissantes pour modérer l’ardeur des pimens et des épices dont sont relevés tous les mets espagnols. Incendiés au dedans, rôtis au dehors, telle était notre situation : il faisait une chaleur atroce. Étendus sur le carreau de briques de notre chambre, nous y dessinions notre empreinte en plaques de sueur ; le seul moyen de se procurer relativement un peu de fraîcheur, c’est de boucher toutes les portes, toutes les fenêtres, et de se tenir dans l’obscurité la plus complète.

Cependant, malgré cette température torride, je jetai bravement ma veste sur le coin de mon épaule, et j’allai faire un tour dans les rues d’Alhama. Le ciel était blanc comme du métal en fusion ; les cailloux du pavé luisaient comme s’ils eussent été cirés et frottés ; les murailles, blanchies à la chaux, avaient des scintillemens micacés ; une lumière impitoyable, aveuglante, pénétrait jusque dans les moindres recoins. Les volets et les portes craquaient de sécheresse ; la terre haletante se fendillait, les branches de vigne se tordaient comme du bois vert dans la flamme. Ajoutez à cela la réverbération des roches voisines, espèce de miroirs ardens qui renvoyaient les