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effet, mort à peine depuis dix ans, et que Wettin ose poursuivre de ses vengeances, bientôt l’église le canonisera à demi ; et l’apothéose religieuse de Charlemagne, se continuant à travers le moyen-âge, ne cessera pas jusqu’à Dante, qui, dans son Paradis, fait du grand empereur l’une des lumières de la croix éblouissante formée par les défenseurs du Christ. — Quant à Wettin, après avoir contemplé le paradis, il s’éveilla de son assoupissement, raconta ce qu’il venait de voir, et mourut.


V. – LE PRETRE DES ANNALES DE SAINT BERTIN. — BERNOLD. — CHARLES-LE-GROS. – LA FIN DU MONDE.

Jamais les visions n’ont été plus fréquentes qu’au IXe siècle ; on en peut voir de très curieuses preuves dans l’Histoire littéraire de M. Ampère. L’un des premiers exemples qui me vienne au souvenir est ce que rapporte, à l’année 839, l’évêque de Troyes, saint Prudence, dans la partie des Annales de saint Bertin qui lui est généralement attribuée.

Un prêtre anglais, dont le nom est inconnu, fut, durant une nuit, tiré de son sommeil par un personnage qui lui ordonnait de le suivre. Le prêtre (on avait encore le sentiment de l’obéissance dans ce temps-là) se hâta d’obtempérer à l’injonction, et fut conduit en une contrée où s’élevait un grand nombre d’édifices. Les deux voyageurs entrèrent dans l’un de ces monumens, qui n’était autre chose qu’une magnifique cathédrale. Là était une troupe innombrable d’enfans. Ayant remarqué que chacun d’eux lisait assidument dans un volume où se croisaient des lignes noires et des lignes sanglantes, l’Anglais interrogea son guide : « Les lettres de sang, répondit l’inconnu, sont les crimes des hommes ; ces enfans sont les ames des saints qui invoquent, la clémence de Dieu. . Il ajouta que la corruption des générations nouvelles était pire que jamais, et qu’il fallait s’attendre à une prochaine invasion de barbares maritimes (sans doute les Normands) et à des ténèbres qui envelopperaient la terre pendant trois jours. Quand le prêtre eut subi ce sermon, il lui fut permis de regagner le chemin de son lit. On se demandera peut-être s’il l’avait quitté ; mais, ce qu’il y a d’incontestable, c’est que cette étrange vision n’annonce guère la Divine Comédie : seulement ce livre que tiennent les saints, ce livre où sont inscrits les crimes des hommes, ne peut-on pas dire que Dante aussi l’a lu jusqu’à la dernière page, et que son œuvre n’en est que la poétique copie ?

Remarquons que c’est un évêque des Gaules, saint Prudence, qui raconte cette histoire. Ainsi l’épiscopat, qui essayait alors de se faire une position indépendante, ne manqua pas de s’emparer des visions comme d’un instrument utile. Le fait se trouve encore confirmé par la vision qu’Hincmar attribue à un certain Bernold [1], son paroissien, lequel lui était particulièrement connu ; et notez que ce morceau a un caractère tout-à-fait officiel,

  1. Hincm., Oper.,1645, in-f°, II, 805.