Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 31.djvu/877

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de nombreuses expériences ont appris que pour une famille de cinq personnes ces frais s’élèveraient à environ 2,500 francs ; ce qui ferait environ 2 milliards pour les quatre millions d’Irlandais qu’il faudrait faire émigrer, selon cette théorie, pour sauver ce malheureux pays.

Mais il est fort douteux, et c’est l’opinion de plusieurs économistes parmi lesquels il faut citer M. de Beaumont, qu’une pareille diminution dans la population pût faire disparaître le paupérisme, car il n’est nullement certain que les quatre ou cinq millions d’Irlandais qui resteraient trouveraient des moyens d’existence assurés. Si l’Irlande a presque chaque année à souffrir des horreurs de la famine, ce n’est pas que la fertilité du sol y soit insuffisante à nourrir la population. La cause de cette plaie honteuse se trouve dans la constitution de la propriété, dans la concurrence des travailleurs et la constante élévation des fermages qui en résulte. C’est là qu’est le mal, et c’est là seulement que les remèdes doivent être apportés pour être efficaces.

On se tromperait donc beaucoup si on croyait que les indigens qui émigrent chaque année du royaume-uni forment une partie importante des élémens de l’œuvre de colonisation que l’Angleterre poursuit dans le Canada. Ils se rendent presque tous dans les états de l’Union, où le prix élevé des salaires leur assure des moyens d’existence bien plus immédiats et plus considérables que les revenus procurés par les premières années de défrichement des bois. Les véritables colonisateurs appartiennent aux classes moyennes ; ce sont des officiers de l’armée ou de la marine qui reçoivent du gouvernement des concessions de terres ; ce sont des artisans aisés et des fermiers possédant un petit capital ; ce sont, en un mot, des hommes habitués au travail et qui connaissent assez le prix de l’indépendance et du bien-être pour ne pas craindre de les acheter chèrement.

Les voyageurs qui traversent rapidement les parties depuis longtemps défrichées et cultivées du Haut-Canada, admirent la fertilité du sol, le bon état de la culture, les log-houses, simples habitations de troncs d’arbres à peine équarris, mais commodes et abondamment pourvues de tout ce qui sert aux nécessités de la vie, et de tout ce qui contribue au bien-être de l’homme civilisé. Frappés de ce tableau charmant, qui ne respire que le calme et le bonheur, les merveilles des résultats obtenus leur cachent les peines et les efforts qu’ils ont coûtés. Ils ignorent sans doute que ces biens, cette prospérité, cette aisance, sont le fruit de plusieurs années des privations les plus dures, des travaux les plus pénibles, qui ne peuvent être supportés