Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 31.djvu/912

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— À ce moment, une image qui passa devant les yeux de l’artiste les anima d’un feu sombre. Il resta, pendant un assez long intervalle, absorbé dans une méditation pénible. Enfin, faisant effort sur lui-même, il s’approcha du marbre précieux, le baisa avec amour et douleur, comme la mère baise l’enfant qui lui coûte l’honneur ou la vie, rajusta la draperie d’une main mal assurée, et, après avoir fait du geste un déchirant adieu, il sortit.

Pendant le repas qui, vers la fin du jour, réunissait habituellement la famille de l’artiste, Albert fut vis-à-vis de sa mère et de sa sœur d’une douceur charmante ; il montra même un enjouement que depuis long-temps on ne lui voyait plus. Il s’appliqua aux façons les plus empressées, fut ingénieux en vifs propos, en prévenances aimables. Sa bouche sut trouver mieux que jamais de ces mille riens tendres qui rassérénaient si bien le front de sa mère, et faisaient tressaillir d’aise la douce Alix. Albert fit jaillir du choc de sa parole et de l’éclair de son regard mille étincelles éblouissantes. On eût dit qu’il avait quelque raison particulière d’entourer du plus de bonheur possible cette soirée de famille. Il est des malheureux qui, en défiance d’un lendemain funèbre, s’attachent du moins à jouir de l’heure présente ; ils escomptent un bonheur avare. Julien, qui survint après le repas achevé, remarqua cette nuance plus éclaircie sur le visage d’Albert, et bien qu’elle eût je ne sais quel reflet douteux, sans pénétrer plus à fond, il en tira bon augure. Cependant Albert, comme fatigué d’une lutte intérieure, prétexta un malaise pour se retirer. Julien ne remarqua point que le baiser que l’artiste déposait chaque soir sur le front de sa mère et de sa sœur eut cette fois je ne sais quelle effusion plus vive et plus longue ; les deux femmes tressaillirent sous cette pression inaccoutumée. Telle était la confiance de Julien, qu’en prenant congé d’elles, il promit de revenir le lendemain dans la matinée pour mettre à profit, disait-il, l’heureuse disposition d’esprit où il supposait Albert.

Un observateur dont le regard eût pu pénétrer dans la chambre de l’artiste l’eût aperçu lisant près d’une lampe, dans l’attitude d’un homme profondément pensif. Il demeura ainsi pendant plusieurs heures. Il entendit sa mère et sa sœur rentrer chez elles pour se coucher. Le bruit de leurs pas le tira seulement pour quelques instans de sa rêverie. Il souleva la tête par un mouvement rapide, et ses traits laissèrent voir l’empreinte d’une vive souffrance morale. Quand minuit sonna et qu’Albert put supposer sa mère et sa sœur endormies, il se leva, muni d’une lampe qui projetait une faible clarté, et