Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 32.djvu/487

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nous ne blâmons pas, mais que nous voudrions éclairer. Les hommes qui dirigent les intérêts de la Belgique ont pris au sérieux sa constitution ; ils veulent l’indépendance de leur pays avant sa richesse, et, comme ils le sentent faible, ils sont inquiets, et ombrageux. Les services que leur a rendus et que leur rend encore le gouvernement français, ne les rassurent que médiocrement quand ils songent à notre puissance. Ils craignent que les deux peuples, après avoir associé leurs intérêts matériels, ne soient tentés d’unir leurs intérêts politiques ; que la France insiste trop et que la Belgique ne résiste pas assez.

Peut-être se joint-il à ce sentiment, louable au fond, une inquiétude d’un autre genre. Les hommes d’état belges, en s’associant à la gestion de notre fortune, ne croient pas s’élever, ils croient s’amoindrir ; peu leur importe de partager notre pouvoir, si nous devons entrer en partage du leur ; voilà ce qui les blesse et ce qui éveille leurs regrets. Il y a là quelque chose de ce sentiment qui faisait dire à un Romain : « J’aimerais mieux être le premier dans ce village que le second à Rome. »

L’amour-propre de l’artiste vient s’ajouter, ici à celui de l’homme politique. La Belgique actuelle est en quelque sorte l’œuvre de ceux qui la gouvernent depuis dix ans. Ils en ont achevé les routes et les canaux, ils l’ont dotée d’un chemin de fer qui relie entre eux les membres épars de sa nationalité, et qui va mettre bientôt toutes les parties du territoire en valeur. Toutes les institutions économiques et morales du pays leur doivent quelque chose ; ne pouvant pas agrandir leur patrie, ils ont travaillé à l’ordonner et à l’enrichir. Cela fait, on comprend qu’ils agissent comme ces propriétaires, jaloux qui, après avoir embelli leur maison ou leur jardin, n’en laissent pas approcher les visiteurs.

Cependant la raison d’état veut que l’on s’élève au-dessus de ces impressions, auxquelles la personnalité a trop de part. Laissons les, hommes de côté, et voyons les choses. La Belgique peut-elle vivre ainsi, sans un point d’appui entre les nations, et comme un royaume suspendu en l’aire ? N’est-ce pas déjà trop de sa neutralité politique, et faut-il y joindre encore la neutralité commerciale ? Si la Belgique peut vivre en effet de cette existence impersonnelle, si elle n’est destinée qu’à servir de passage aux armées et aux marchandises, en ce cas, ses hommes politiques ont raison de résister à l’entraînement qui la pousse vers nous ; mais alors il faudrait proclamer la doctrine de l’isolement absolu, et se contenter d’être un lieu de dépôt pour les produits anglais. Il ne faudrait pas louvoyer vers l’association allemande, ni lui faire des avances qu’elle reçoit, après tout, avec un dédain assez marqué, et comme un suzerain recevrait l’hommage d’un vassal.

Allié pour allié, la France est préférable à l’Allemagne, et présente à la Belgique cent fois plus de garanties. Les avantages matériels ne font pas question, nous, l’avons prouvé. D’un côté est un marché de 36 millions consommateurs, abordable par mer et par terre ; de l’autre un marché de 26 millions de consommateurs, qui n’est accessible que par l’est du territoire