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prendre, avant de recevoir cette épée de connétable à la pointe de laquelle il tracerait les frontières de la France, jusqu’alors incertaines et mal définies dans la conscience des peuples, il était appelé à l’une de ces épreuves redoutables qui seules préparent aux grandes destinées.

Dès sa première jeunesse, Du Guesclin tournait ses rêves vers l’Orient ; son imagination s’enflammait au souvenir récent encore des croisades, à la pensée des saints lieux profanés. Cette pensée n’était pas moins vive au xive et au xve siècle qu’aux jours même de Philippe-Auguste et de saint Louis, et personne n’ignore que les grands évènemens politiques et militaires sortis de la lutte de l’Angleterre et de la France arrêtèrent seuls le cours des projets, souvent formés sous le règne, des trois Charles, pour la délivrance de la Palestine. Il aurait donc suffi à Du Guesclin d’être de son temps pour aspirer de toutes les puissances de son ame à la gloire des pieux combats d’outre-mer. Combien d’ailleurs ce sentiment ne devait-il pas être plus énergique encore chez un enfant de cette Bretagne dont le sang avait coulé à grands flots dans ces expéditions héroïques, et qui avait vu une foule d’entre ses gentilshommes engagés dans les deux croisades de saint Louis ! Parmi les noms de ces gentilshommes qu’on a recueillis dans des titres inexplorés, après six siècles d’oubli[1], on distingue au nombre des compagnons de Pierre Mauclerc, duc de Bretagne, à la croisade de 1249, un Glayquin ou Guesclin, qui fut probablement l’aïeul même de Bertrand. C’est là tout ce qu’on sait de cette famille, dont l’illustration ne remonte qu’au connétable, quoique les fantastiques généalogies ne lui aient pas manqué. Mais ce détail, découvert après un si long espace de temps, ne suffit-il pas pour illuminer la nuit des âges et nous initier aux influences premières qui durent planer sur ce berceau ? Accroupi dans la vaste cheminée de Lamothe-Broons, petite gentilhommière dont les derniers débris viennent de disparaître, l’enfant avait entendu conter à son père, si ce n’est à son aïeul lui-même, les combats de Damiette et de la Massoure, les grands coups d’épée des chevaliers, la captivité et la fin du saint roi mort sur la cendre. Quoi d’étonnant si Bertrand jura dans son cœur de prendre aussi la croix, et si ses pensées se portèrent vers le grand objet des préoccupations de la chrétienté tout entière ?

Nous admettons donc volontiers, avec la plupart de ses biographes,

  1. Voyez cette liste encore incomplète dans la Revue d’Armorique, n° du 15 août dernier.