Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 32.djvu/741

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


labeur et de leurs économies. Je les ai rencontrés par grandes bandes sur la route de Moscou, portant le havresac sur l’épaule, les souliers d’écorce aux pieds, et marchant avec gaieté, comme des gens qui vont revoir le sol où ils sont nés et le toit qui leur est cher.

Qu’on observe avec impartialité tout ce qu’il y a de dons naturels, de force physique, de patience et de germes incultes chez ce peuple auquel nous appliquons encore journellement l’épithète de barbare ; qu’on pense au développement que l’instruction même la plus restreinte pourrait lui donner, et je laisse à deviner jusqu’où il ira quand il aura porté la main à l’arbre de la science, et trempé son esprit à la source vive de la civilisation.

C’est par ses qualités naturelles et sa politique d’intuition que la Russie proprement dite, qui, il y a trois siècles, se composait de six millions d’hommes, a peu à peu subjugué, absorbé les innombrables peuplades qui l’entouraient, et conquis la moitié du globe. Dans son ignorance grossière, elle a su faire reconnaître sa supériorité intellectuelle aux hordes de Tartares et de Cosaques ; elle les a séduites par ses présens, attirées par des négociations, enchaînées par la subtilité de son esprit et de ses moyens d’action. Bien inférieure pour la civilisation aux provinces finlandaises et aux provinces allemandes de la mer Baltique, elle a su se les attacher par des concessions temporaires de politique et d’administration, et des générosités adroitement faites. Son grand art a été d’étudier le caractère des peuplades qu’elle essayait de vaincre, de respecter leurs coutumes héréditaires, leur culte et leur genre de vie, d’adapter son système de gouvernement à leurs exigences, et de chercher à se les assimiler graduellement par la communauté des vues et des intérêts ; c’est en un mot, on ne peut le nier, un mode de gouvernement très doux et parfois presque paternel. Seulement il ne faut pas qu’une de ces populations, traitées avec tant de précautions, s’avise de faire entendre un cri de révolte, car alors le système d’assimilation cesse tout à coup. L’épée de fer pèse dans la balance, et malheur aux vaincus !

Je reviens à Pétersbourg, et d’abord, je dois le dire, pendant tout le temps que j’ai passé dans cette ville, je n’ai point reconnu cette vénalité des employés, ni éprouvé ces inquisitions de la police, qu’on me présentait de loin comme un épouvantail. Il n’est que trop vrai pourtant que ces deux plaies existent au sein de l’administration et de la magistrature russe ; les hommes du pays eux-mêmes ne m’en ont point fait mystère. Mais ce que je puis affirmer, c’est que je n’ai point vu la bureaucratie me tendre la main, et que je n’ai eu recours à aucune séduction pécuniaire pour en obtenir ce que j’allais lui demander. Les petits employés ont seulement l’esprit étroit et l’humeur tout à la fois humble et arrogante. Il y a en eux de la nature du serf et de l’affranchi. Ils prennent au pied de la lettre le règlement qui leur est prescrit, obéissent comme des Cosaques à leur consigne, se courbent comme des valets devant leur chef, et se redressent de toute leur hauteur devant celui qui a besoin d’eux. Les employés supérieurs sont, en général, des hommes très affables, parlant facilement plusieurs langues, et pleins de cour-