Page:Revue des Deux Mondes - 1843 - tome 2.djvu/438

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


Pives, les Rovatses, les Drobniaks, les Moratchi. Chacune de ces tribus possède d’ordinaire une vallée, un torrent, ou des plateaux de difficile accès qui, en écartant les étrangers, ont préservé ses mœurs de toute altération.

Les persécutions des Turcs contre les Bosniaques musulmans, et celles des Bosniaques musulmans contre leurs frères chrétiens, ont eu pour résultat d’isoler les fidèles des deux cultes et d’en faire comme deux peuples distincts, campés chacun dans ses districts respectifs. Par exemple, les pachaliks de Novibazar et de Zvornik sont presque tous chrétiens, tandis que les musulmans occupent presque seuls le pays de Saraïevo et les vallées qui séparent la Serbie du Monténégro. Autant le voyageur se hâte, plein d’une sombre inquiétude, en traversant les vallées des musulmans, autant il se repose avec une douce confiance dans ce qu’on pourrait appeler les solitudes chrétiennes ; là, tout étranger portant le costume européen est bien reçu, même parmi les brigands qui gardent si souvent les avenues des monastères. Mais il faut absolument avoir avec soi ses provisions, car les villages sont tous, comme en Serbie, plus ou moins cachés loin des routes, et il n’y a d’autres voies de communication que d’imperceptibles sentiers. Dans ces vastes forêts, où la richesse de la végétation le dispute à celle des déserts américains, on peut chevaucher des journées entières sans voir autre chose que les colonnades confuses des vieux chênes. Au-dessus de votre tête montent vers les nuages des guirlandes de mélèzes et de sapins qui laissent percer, à travers leurs rameaux, de noires aiguilles de granit. En marchant sous ces voûtes de verdure, où le moindre bruit est répercuté par mille échos, le Bosniaque aime à entonner quelque piesma de haïdouk, dont l’air monotone fait rêver le cavalier et hâte le pas du cheval. Ici un pont ogival, hardiment jeté sur un torrent ou sur un précipice, se présente tout à coup, mais si étroit, pavé de cailloux si aigus, que les chevaux du pays peuvent seuls le franchir sans broncher. Plus loin, au milieu d’un morne silence, de noirs karkounari vous apparaissent dans une clairière, fabriquant, au milieu d’un nuage de fumée, leur charbon, ou la potasse, dont la Bosnie fait un assez grand commerce.

Deux mots, planina et livada, montagne boisée et prairie arrosée de ruisseaux, résument le caractère pittoresque de ce pays et de tous ceux qu’habite la race serbe. La nature, abandonnée à tous ses poétiques instincts, crée à chaque pas dans ces déserts les plus merveilleux points de vue. C’est là qu’un artiste pourrait errer des