Page:Revue des Deux Mondes - 1843 - tome 3.djvu/291

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mais on ne peut guère l’évaluer à moins de cent mille. Ces braves ont long-temps combattu le Monténégro avec un acharnement qu’entretenaient l’argent des Turcs et les fanatiques prédications des missionnaires de l’Autriche. Une savane de trente lieues, toute semée d’ossemens, entre Skadar et Prisren, était et est encore quelquefois l’horrible théâtre de ces luttes entre frères. Quand l’Europe aidera-t-elle ces contrées à ressaisir une existence plus douce ? La nature les a douées de toutes les ressources qui peuvent y développer l’industrie la plus active, elle y a formé des ports nombreux, et dans l’intérieur des terres deux beaux lacs, celui de Skadar et celui d’Ocrida, qui dessinent comme les deux pôles de l’Albanie chrétienne. Des bateaux à vapeur en fer sur ces deux lacs en transformeraient bientôt les rives, et comme ces bassins sont en communication directe avec la mer, l’un par la Boïana, l’autre par le Drin noir on la Drina, ils pourraient envoyer aux manufactures européennes une masse énorme de produits bruts. Le grand fleuve de la Drina qui, descendu des monts serbes, traverse toute l’Albanie en séparant les tribus slaves des tribus chkipetares, reçoit les eaux du délicieux lac d’Ocrida, dont les rivages sont exploités par de paisibles familles bulgares, mêlées aux pasteurs mirdites. Ces laboureurs et ces pâtres sont environnés de clans chasseurs. Quels élémens variés de civilisation n’offrent pas tous ces contrastes de mœurs, de rites et d’industrie !

Les alliés des Dibrans, tels que les Hoti, les Doukagines, les Klementi, s’étendent vers le nord, d’un côté jusqu’aux sources de la Boïana, de l’autre jusqu’aux cimes du Chara-Planina (le Char-Dag), où se termine l’Albanie. Dans les défilés de cette montagne se cache Prisren, ville de huit mille ames, dominée par un castel aérien, ancienne résidence royale des krals serbes, où veillent maintenant, comme des vautours, les vieux spahis turcs qui composent la garnison. Cette place, au milieu d’un vaste désert, est continuellement bloquée par les Mirdites et ne se soutient que par des convois de vivres de la Macédoine. Sur tout l’espace compris entre l’Adriatique et Prisren, les Turcs n’occupent que des châteaux ruinés, et les chrétiens ne paient que de légers tributs, réglés et débattus les armes à la main. Les forêts inaccessibles du mont Chara protègent depuis mille ans la nationalité des Serbes. Leurs premiers rois y grandirent comme haïdouks ; ils élevèrent à l’ombre de ces sommets leurs plus glorieuses villes. Ces cantons, ainsi que la plaine de Kossovo avec ses cent villages serbes, font partie de l’Albanie et obéissent à des