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vécu ; sachons tenir compte de cette fatalité qui les a entraînés, sans qu’ils eussent pour se guider la lumière de l’expérience.

La révolution qui renversa la féodalité pour constituer la société moderne est, au point de vue de la science économique, un phénomène des plus curieux à observer. La féodalité était un système en vertu duquel les fonctions sociales, et particulièrement le service militaire, étaient conférés héréditairement et soldés par le revenu de la propriété donnée en fief. Depuis le haut baron jusqu’à l’homme de main-morte, chacun récoltait les fruits de son lot de terre, à charge de paraître en armes et de fournir son service au premier appel de son supérieur. Un prélèvement sur les revenus annuels, des droits perçus arbitrairement sur les divers actes de la vie civile, les amendes et confiscations judiciaires, constituaient le budget du seigneur. Or, indépendamment de la politique des rois et de la rébellion de la bourgeoisie, un seul fait qui s’accomplissait sourdement dans les régions inférieures de la société aurait suffi pour ruiner l’organisation féodale : nous voulons parler de la dépréciation des monnaies qui ne cessa d’amoindrir les rentes ou autres redevances féodales estimées en argent. « L’augmentation de la valeur (nominale) de l’argent[1], dit le comte de Boulainvilliers dans sa xiie Lettre sur les états-généraux, et la différente évaluation de la monnaie, avaient tellement affaibli le produit des fiefs, qu’au lieu d’une pleine et entière subsistance qu’ils donnaient auparavant à leurs possesseurs, d’où s’ensuivaient l’obligation et la possibilité du service, ils se trouvaient diminués de plus des trois quarts de leur valeur primitive. » La perte était déjà évaluée aux quatre cinquièmes du temps de saint Louis ; ce que nous appelons aujourd’hui un sou est à peu près la deux millième partie du sou d’argent, qui était la vingtième partie de la livre de poids, à l’époque des premières inféodations. Les plus grands seigneurs eussent été conduits insensiblement à une extrême détresse, s’ils n’avaient pas comblé par des rapines le déficit de leurs finances. Malgré cette ressource, leurs embarras furent parfois si grands, qu’ils supplièrent les rois de leur permettre d’abréger leurs fiefs ; c’est-à-dire d’en réaliser une partie par des ventes faites aux roturiers ou à des gens d’église. Presque tous les princes, et particulièrement Philippe--

  1. Les anciens publicistes emploient souvent dans un même sens ces mots opposés : augmentation ou affaiblissement de la monnaie ; c’est qu’en augmentant la valeur nominative attribuée à une pièce, on affaiblissait sa valeur intrinsèque et réelle.