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produit par De Foë a été immense ; ce qui lui manque, c’est la gaieté, la liberté, le caprice de la pensée ; il est trop sévère et trop sérieux dans ses desseins pour céder au souffle de la fantaisie. Il intéresse, touche et amuse ; il n’est pas gai, et ce vers de Sophocle dit bien pourquoi :

Ἐν τῷ φρονεῖν γὰρ μηδὲν ἥδιστος βίος [1].

Calviniste et complètement bourgeois, Franklin le lira dans sa jeunesse. Ce Daniel de Foë qui n’a rien d’idéal, et qui voit la vie avec une sévérité dure, sera le précepteur des républicains d’Amérique ; en effet, partout dans ses œuvres règne ce caractère de nudité, de petits détails secs et simples : je ne crois pas qu’il y ait une description ou une métaphore dans ses étranges livres ; aucune fleur, nul ornement, aucune broderie ; une conviction triste produit Robinson. Œuvre sans couleur, mais grande, elle émeut l’âme, fait pleurer, parcourt les masses, s’y infiltre, et devient la propriété du monde.

Il y a donc une curieuse révélation du temps et de la vie politique anglaise dans ces créations romanesques que Daniel De Foë donna pour authentiques. Nous n’avons cité que les principales, leur nombre total s’élève à vingt-cinq. C’est peu pour Daniel, qui n’a pas écrit dans sa vie moins de deux cent cinq ouvrages, petits, gros et de moyenne grandeur, tous consacrés à consolider le règne et à justifier l’avènement de la bourgeoisie calviniste ; aussi semblent-ils dictés par le génie prosaïque et républicain de cette dernière.

Les Stuarts, bannis, venaient d’emporter avec eux la chevalerie et ses souvenirs. On n’avait pas grand génie, mais du bon sens et des passions ; une partie de la noblesse s’était faite peuple, le meilleur moyen pour que le peuple ne se fasse pas noble. Le pouvoir du nouveau roi Guillaume, roi hollandais, était borné ; on chassait ses serviteurs. Sa cour, sans éclat, cultivait des plaisirs tristes, quelques vices pâles et beaucoup de qualités tempérées. Ainsi tout allait à la médiocrité.

Personne ne recueillit et ne résuma mieux ces influences que l’homme de génie qui se fit médiocre pour diriger son temps. Français de race, fils d’un protestant réfugié qui aurait dû s’appeler Daniel Foy, et qui signa De Foë [2] pour se conformer à la prononciation anglaise. Foy (tel était son vrai nom, il l’avoue lui-même), ardent à propager

  1. Penser ne rend pas la vie douce.
  2. Voir les preuves dans Wilson, t. 1, p. 20.