Page:Revue des Deux Mondes - 1844 - tome 8.djvu/36

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peut voir l’objection et les misères, pour peu que, par Tanger ou Teruan on pénètre dans l’intérieur du Maroc De tous ces derniers, sans aucun doute, ce sont les renégats qui maintenant se trouvent le plus à plaindre. Les renégats sont presque tous des condamnés aux présides espagnols, échappés de Ceuta, de Meula, d’Alhucemas, du Peñon de la Gomera. Et comme il subsiste entre le Maroc et le cabinet de Madrid un traité spécial qui stipule l’extradition des condamnés et des proscrits réfugiés chez les Maures, les malheureux pour n’être point ramenés aux présides, se voient obligés d’abjurer leur religion et leur nationalité. La classé des renégats est assez nombreuse au Maroc ; de jour en jour, elle s’accroît, et l’on a vu des années où le chiffre des réfugiés s’est élevé à plus de trois cents, de toutes les classes de la population, celle ci est la plus méprisée, la plus avilie, la plus opprimée. Dans les cas de guerre civile ou de guerre étrangère, le sultan fait courir sus aux renégats pour les enrôler de vive force sous les bannières impériales ; voilà comment, à la bataille de l’Isly, il s’est trouvé des Espagnols dans les rangs des artilleurs marocains C’est, du reste, il faut tout dire, un renégat, nommé Piloti, qui a dressé les Maures à l’exercice du canon. Comme jusque dans ces derniers temps ils ne pouvaient espérer de grace, s’ils venaient à tomber entre les mains de leurs anciens co-religionnaires, les renégats se battaient avec l’intrépidité du désespoir ; mais à aucune époque on n’a reconnu les services qu ils ont pu rendre, et l’immense majorité, nous en sommes sûr, se fût estimée trop heureuse qu’on lui eût permis d’aller reprendre aux présides ses chaînes les plus dures On ne se souvient au Maroc que d’un seul renégat qui soit parvenu à prendre rang parmi les pachas, et encore s’agit-il de ce fameux aventurier hollandais du nom de Ripperda, qui, après avoir été député aux états-généraux dont le concours énergique fit la force du stathouder Guillaume contre le roi Louis XIV, ambassadeur du roi Philippe V à Vienne, duc et grand d’Espagne, premier ministre de la monarchie se réveilla tout à coup de ses rêves accomplis d’ambition et de grandeur dans un cachot de la tour de Ségovie. Ripperda s’échappa de la tour de la façon la plus étrange et la plus romanesque ; traversant le Portugal, où il était proscrit ni plus ni moins qu’en Espagne, il alla se réfugier à Londres, où le poursuivit la colère d’un roi dont il avait été le plus cher favori. Le séjour de Londres n’étant plus sûr pour lui, Ripperda s’enfuit au Maroc et embrassa l’islamisme. Ripperda était né catholique ; mais il se fit protestant en Hollande pour se frayer un chemin plus court aux honneurs : dans la catholique Espagne, il va sans dire qu’il était revenu à sa première religion. Ripperda est le vrai Bonneval de l’Espagne : il faut le dire pourtant, le général français n’était point tombé de si haut ni si bas que le ministre espagnol ; Bonneval est mort pacha à Constantinople. Disgracié par l’empereur après une expédition malheureuse qu’il avait commandée lui-même contre Ceuta à la tête de toutes les forces marocaines, Ripperda se vit obligé, pour vivre, d’exercer, comme un esclave, la profession de jardinier à Tétuan, et l’on ne sait pas même comment il est mort.