Page:Revue des Deux Mondes - 1844 - tome 8.djvu/62

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en général ni de plus traînant que ces chansons marocaines, dont le rhythme est d’ailleurs absolument le même que celui des jacaras ou des romances d’Andalousie. C’est durant les pâques encore que les hommes daignent prendre part aux danses publiques, qui ne différeraient guère de la cachucha ni du fandango, n’étaient des contorsions, des convulsions, des sauts périlleux à défier l’adresse et l’agilité de nos saltimbanques, des gestes lubriques, d’épouvantables grimaces qui, à la fin, dénaturent complètement ces ardens ou gracieux ballets populaires de Valence, de Séville ou de Jaën. Pendant le reste de l’année, ce sont les seules Marocaines qui dansent entre elles, isolées ou par couples. Nous ne parlons ici que des Juifs et des Maures, car les nègres du Maroc sont aussi passionnés pour le bal que peuvent l’être leurs frères d’Amérique. Tous les vendredis, les nègres, libres ou esclaves, peu importe, se réunissent pour danser en présence de leur alcade, qui ouvre le bal. Le temps qu’ils ne consacrent pas aux affaires de commerce et aux pratiques de la l’emploient aux exercices de l’équitation et aux jeux militaires, qui souvent rappellent les joutes célèbres du moyen-âge arabe en Espagne, ou bien encore à jouer dans les cafés publics aux échecs et aux dames, et à dormir sous les arbres de leurs huertas. Encore n’est-ce que dans le voisinage des ports, ou bien quand on se dispose à faire le grand pèlerinage, que l’on se livre habituellement à des affaires de négoce, à toutes les autres époques de l’année, Maures et Arabes demeurent à peu près complètement oisifs. Arbitrairement frappée de lourdes patentes, l’industrie marocaine est fort retardée, on le conçoit, et l’on peut dire qu’en ce moment elle est a peu près nulle, si l’on met à part la fabrication des objets de stricte nécessité, celle des papiers, des faïences, des soies communes, et surtout celle de ce cuir fameux qui, après avoir commencé à Cordoue, sous les Arabes d’Espagne, a pris son nom de ce pays de Maroc, où les Arabes se sont réfugiés. Pour ce qui est de l’architecture, de la sculpture, de la peinture de tous les arts enfin qui, en Espagne également, ont donné tant d’éclat à la civilisation musulmane, il est inutile que l’on aille au Maroc en chercher les vestiges ; les obscures mosquées, leurs tours massives, les trois immenses palais de l’empereur, les maisons des pachas et des grands, celles de quelques Juifs opulens, ne se recommandent que par la solidité de la construction. C’est a peine si dans l’intérieur des mosquées, à l’entour de la source abondante et vive qui fournit l’eau aux ablutions, quelques légères colonnes rappellent que là viennent se préparer à la prière les descendans directs de cette race admirable qui a bâti l’Alhambra. Dans tout l’empire, la population pauvre, celle qui ne vit point dans les douairs, s’entasse sous des toits de chaume appuyés sur une muraille de trois pieds de haut tout au plus. Dans sa misérable demeure chaque famille ne pénètre qu’en rampant, pour ainsi dire, par une étroite ouverture qui regarde l’orient. Là vivent pêle-mêle avec les animaux domestiques hommes et femmes, enfans et vieillards, accroupis ou couchés, demi-nus. Rien ne prouve la dégradation morale d’un peuple comme la dégradation du costume. A l’Alhambra