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LA


COMEDIE INFERNALE.




Une première étude sur la poésie moderne de la Pologne a pu déjà préparer nos lecteurs à la conception étrange et hardie que l’auteur anonyme du Rêve de Césara, de la Nuit de Noël, intitule la Comédie infernale. Dans ce drame, ou plutôt dans cette vision dramatique, le poète a voulu dénoncer à la société polonaise deux écueils terribles qu’il redoute pour son pays : — le faux enthousiasme, né de l’imagination plutôt que du cœur, qui, séduit par des formes brillantes et vieillies, devient impuissant à rien comprendre, à rien créer dans, le présent ; — l’excès de la force brutale, qui détruit sans édifier, qui abat sans reconstruire, parce qu’il lui manque, comme au faux enthousiasme, les vivifiantes inspirations du cœur. Deux personnages représentent ces deux excès. L’un, c’est le Comte, égaré tour à tour par les fantômes de l’amour et de la gloire, sacrifie à une double chimère le bonheur de sa famille et les intérêts de sa patrie. L’autre, c’est Pancrace, après avoir soumis une populace brutale à l’ascendant de son intelligence, après avoir autour de lui entassé les cadavres et multiplié les ruines, chancelle et s’affaisse dans le sentiment de son impuissance devant un pouvoir supérieur, que, comme le Comte, il a méconnu. Ce pouvoir, faut-il le nommer ? c’est le christianisme, c’est la religion qui, soumettant l’imagination et l’esprit au cœur, place son idéal dans l’union de ces trois forces divines. Ce n’est pas sans raison que le poète a fait lutter ensemble le Comte et Pancrace, le rêveur dont l’imagination se laisse charmer par le faux idéal, et le penseur dont l’intelligence proclame le règne aveugle de la force. La tendance logique de ces deux natures les pousse à servir deux principes ennemis, à s’armer, l’une au nom des rêves du passé, l’autre au nom des réalités du présent. Tous deux cependant, le Comte et Pancrace, doivent périr, et, dans ce duel fatal, le poète n’a de préférence pour aucun des champions.