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une parole à l’aide de laquelle je puisse dompter ce monde qui lui-même s’ignore, et cette parole sera la poésie de l’avenir tout entier.

VOIX DANS L’AIR.

Tu composes un drame.

LE COMTE.

Merci de ton avertissement. Haine alors pour les cendres profanées de mes pères ! anathème sur les nouvelles générations ! elles m’entourent de leurs gouffres, mais elles ne m’y entraîneront pas. O mon aigle, mon aigle, tiens ta promesse ! Descendons maintenant dans le val de Saint-Ignace.

LE NÉOPHYTE.

Voici le jour, je n’irai pas plus loin.

LE COMTE.

Mets-moi sur le chemin, je te laisserai après.

LE NÉOPHYTE.

Où voulez-vous donc m’entraîner, parmi ces brouillards, au milieu des épines et des cendres ? laissez-moi, je vous en supplie.

LE COMTE.

En avant, en avant ! marche, descends avec moi. Derrière nous s’éteignent les derniers chants du peuple ; c’est à peine si l’on aperçoit encore çà et là quelques torches. Au milieu de ces brouillards tout blancs et de ces arbres mouillés par l’humidité de la nuit, n’aperçois-tu pas les ombres du passé, n’entends-tu pas des voix plaintives ?

LE NÉOPHYTE.

Le brouillard enveloppe tout ; descendons plus bas.

CHOEUR DES ESPRITS, dans la forêt.

Pleurons sur le Christ que l’on a chassé, que l’on a tué. Où est notre Dieu, où est son église ?

LE COMTE.

Vite aux armes ! courons au combat. Je vous le rendrai, moi ; sur des milliers de croix je crucifierai ses ennemis

CHOEUR DES ESPRITS.

Sur les tombes, sur les autels, nous avons veillé ; sur nos ailes nous portions aux fidèles l’écho sonore des cloches, nos voix étaient les accords harmonieux des orgues ; nous étions dans les reflets des vitraux de cathédrale, dans les ombres des colonnes, dans l’éclat doré de la sainte coupe, dans la bénédiction et la blancheur de la sainte hostie. Tout cela était notre vie ; à présent, qu’allons-nous devenir ?

LE COMTE.

Il commence à faire jour ; leurs formes s’évanouissent dans les rayons argentés de l’aube.

LE NÉOPHYTE.

Votre chemin est par ici ; là c’est le commencement du vallon.

LE COMTE.

Ah ! maintenant Jésus et mon sabre ! (Jetant bas son bonnet dans lequel il a mis de l’argent.) Prends pour souvenir la chose et l’emblème ; ils vont ensemble.