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SCÈNES DE LA VIE MEXICAINE.

contre les juges finit d’ordinaire par s’arranger à l’amiable avec eux, et souvent même par leur dicter des lois. C’est le dénouement comique de plus d’une sombre tragédie.

Je dois dire avant tout quelques mots d’un compagnon de voyage, d’un compatriote, que le hasard semblait m’envoyer tout exprès pour me faire connaître, au sortir des fatigues de mon excursion si périlleuse, des dangers que je n’avais pas soupçonnés. Le soir de notre troisième étape, nous étions campés non loin d’un ruisseau tributaire du Rio-Bacuache. De bruyans éclats de rire m’attirèrent sur les bords de ce ruisseau, où quelques femmes d'arrieros lavaient les calzoncillos de leurs maris. Un homme qui portait sur sa figure, rougie par le soleil, une expression de franchise et de gaieté toutes françaises, faisait assaut de quolibets avec les laveuses, et le grasseiement parisien qu’il introduisait dans la prononciation mexicaine avait de quoi justifier amplement l’hilarité générale. On devine si entre le Parisien et moi la connaissance fut bientôt faite. M. D… parcourait à pied le Mexique : c’est par goût qu’il voyageait ainsi, et, sachant que dans ce pays on méprise quiconque n’est pas cavalier, il avait acheté un cheval, mais seulement pour s’en servir à la traversée des villes ou des villages. Le reste du temps, il menait le cheval en laisse. Fils d’un manufacturier de Paris, mon nouveau compagnon, à la veille de payer, par un riche mariage, l’établissement paternel, avait reculé devant l’engagement qu’il allait contracter. Il avait quitté Paris pour ne pas perdre sa liberté. Depuis six ans, l’Amérique du Sud, comme l’Amérique du Nord, l’avait vu errant, colportant de maison en maison quelques menues marchandises dont le produit le faisait vivre. Sobre, patient, résigné, assez intrépide pour voyager seul d’un bout à l’autre des Amériques, ne regrettant rien d’une vie plus aisée, doué d’une fermeté d’âme égale à celle de ses muscles infatigables, trop fier pour tendre la main dans l’adversité, assez généreux pour l’ouvrir dans la fortune, joignant enfin, par un bizarre mélange, aux instincts chevaleresques de notre nation l’étroitesse d’idées commerciales qu’on a pu lui reprocher quelquefois, tel était l’homme que le hasard m’avait fait rencontrer au fond des solitudes mexicaines. Ce type est moins rare qu’on ne pourrait le supposer dans les deux Amériques. M. D… au moment où je le rencontrai, était attaché à une maison française qui avait désiré utiliser sa connaissance pratique des affaires. Son mandat l’appelait à la foire annuelle et célèbre de San-Juan de los Lagos. Cet itinéraire s’accordant avec le mien, il fut convenu que nous ferions route ensemble. J’y mis une condition cependant : c’est que M. D… dérogerait en ma faveur à ses habitudes et voyagerait à cheval. La condition fut acceptée de bonne grace, et le lendemain de notre rencontre nous partîmes, après avoir pris congé des arrieros, et décidés à faire diligence pour ne pas manquer l’ouverture de la foire de San-Juan.